Rome contre Rome : la bataille de Lyon, février 197 (Dion Cassius)

Septime SévèreQuant à la bataille entre [Septime] Sévère et Albinus, près de Lyon, voici de quelle manière elle fut donnée.

Il y avait cent cinquante mille hommes de chaque côté* ; les deux chefs assistaient en personne à la lutte, attendu qu’il y allait de leur vie, bien que Sévère n’eût encore pris part à aucun autre combat. Albinus était supérieur en noblesse et en instruction, Sévère l’emportait par la science militaire, et il excellait à conduire une armée. Or il arriva que, dans la première affaire, Albinus vainquit Lupus, un des généraux de Sévère, et lui tua un grand nombre de soldats. Mais le combat d’alors présenta des vicissitudes et des aspects divers. L’aile gauche d’Albinus fut vaincue et se réfugia dans ses retranchements les soldats de Sévère, en les poursuivant, s’y jetèrent avec eux, en firent un grand carnage et pillèrent les tentes. Pendant ce temps, les soldats placés par Albinus à l’aile droite, ayant pratiqué en avant d’eux des fosses secrètes et des trous recouverts de terre à la superficie, s’avancèrent jusque sur les bords de ces ouvrages et lancèrent de loin des javelots, mais n’allèrent pas au-delà ; au contraire, ils firent retraite comme s’ils avaient peur, afin d’attirer l’ennemi à leur poursuite, ce qui arriva en effet.

Les gens de Sévère, indignés du peu de durée de l’attaque, et pleins de mépris pour une fuite si prompte, s’élancèrent contre eux, comme si tout le terrain qui séparait les deux armées eût été solide sous leurs pas, mais arrivés aux fosses, ils éprouvèrent une perte considérable ; les premières files, entraînées par la rupture subite des objets placés à la superficie, tombèrent dans les trous, et celles qui venaient à leur suite, se heurtant entre elles, chancelèrent et tombèrent à leur tour ; le reste, saisi de crainte, recula ; mais la précipitation de la retraite produisit un choc parmi eux et jeta le désordre dans les derniers rangs, de sorte qu’ils se trouvèrent acculés dans un ravin profond. Il s’en fit alors un grand carnage, ainsi que de ceux qui étaient tombés dans les fosses, hommes et chevaux indistinctement. Dans ce tumulte, ceux qui étaient entre le ravin et les fosses périrent sous les coups des javelots et des flèches. A cette vue, Sévère vint à leur secours à la tête des prétoriens ; loin de leur être d’aucun secours, il faillit perdre les prétoriens, et courut lui-même des dangers, son cheval ayant été abattu.

Mais, lorsqu’il vit les siens fuir sur toute la ligne, déchirant ses vêtements et tirant son épée, il s’élança au milieu des fuyards, afin ou de les ramener à la charge par la honte, ou de mourir avec eux. Quelques-uns, voyant cette résolution, s’irritèrent et revinrent à la charge, et, sur ces entrefaites, rencontrant plusieurs des leurs qui marchaient derrière eux, ils les taillèrent en pièces comme s’ils eussent été du parti d’Albinus, et mirent en déroute tous les ennemis qui les poursuivaient. Alors la cavalerie, commandée par Laetus, ayant exécuté une charge par le flanc, acheva le reste. Laetus, en effet, tant que les chances du combat se balancèrent, etait resté spectateur, dans l’espérance que les deux rivaux se détruiraient mutuellement et que les soldats qui survivraient de part et d’autre lui donneraient l’empire ; mais, lorsqu’il vit que Sévère était le plus fort, il prit part à l’action. Ce fut ainsi que Sévère remporta la victoire.

Dion Cassius, Histoire Romaine, 75

* Très douteux. Sans doute deux à trois fois moins en réalité. 

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Clovis selon Grégoire de Tours : un règne à la hache (v.481-511)

Clovis_Ier_et_le_vase_de_Soissons« Il y avait alors à Cambrai un roi nommé Ragnachaire, si effréné dans ses débauches qu’à peine épargnait-il ses proches parents eux-mêmes. Il avait un conseiller nommé Farron, qui se souillait de Semblables dérèglements. On rapporta que lorsqu’on apportait au roi quelque mets ou quelque don, ou quelque objet que ce soit, il avait coutume de dire que c’était pour lui et son Farron, ce qui excitait chez les Francs une indignation extrême. Il arriva que Clovis ayant fait faire des bracelets et des baudriers de faux or (car c’était seulement du cuivre doré), les donna aux Leudes de Ragnachaire pour les exciter contre lui.

Il marcha ensuite contre lui avec son armée. Ragnachaire avait des espions pour reconnaître ce qui se passait. Il leur demanda, quand ils furent de retour, quelle pouvait être la force de cette armée. Ils lui répondirent : C’est un renfort très considérable pour toi et ton Farron. Mais Clovis étant arrivé lui fit la guerre. Ragnachaire voyant son armée défaite, se préparait à prendre la fuite lorsqu’il fut arrêté par les soldats, et amené, avec son frère Richaire, les mains liées derrière le dos, en présence de Clovis. Celui-ci lui dit : Pourquoi as-tu fait honte à notre famille en te laissant enchaîner ? il te valait mieux mourir; et ayant levé sa hache, il la lui rabattit sur la tête. S’étant ensuite tourné vers son frère il lui dit : Si tu avais porté du secours à ton frère, il n’aurait pas été enchaîné; et il le frappa de même de sa hache.

Après leur mort, ceux qui les avaient trahis reconnurent que l’or qu’ils avaient reçu du roi était faux. L’ayant dit au roi, on rapporte qu’il leur répondit : Celui qui, de sa propre volonté, traîne son maître à la mort, mérite de recevoir un pareil or; ajoutant qu’ils devaient se contenter de ce qu’on leur laissait la vie, s’ils ne voulaient pas expier leur trahison dans les tourments. A ces paroles, eux voulant obtenir sa faveur, lui assurèrent qu’il leur suffisait qu’il les laissât vivre. Les rois dont nous venons de parler étaient les parents de Clovis. Renomer fut tué par son ordre dans la ville du Mans. Après leur mort, Clovis recueillit leurs royaumes et tous leurs trésors.

Ayant tué de même beaucoup d’autres rois, et ses plus proches parents, dans la crainte qu’ils ne lui enlevassent l’empire, il étendit son pouvoir dans toute la Gaule. On rapporte cependant qu’ayant un jour assemblé ses sujets, il parla ainsi de ses parents qu’il avait lui-même fait périr : Malheur à moi qui suis resté comme un voyageur parmi des étrangers, n’ayant pas de parents qui puissent me secourir si l’adversité venait ! Mais ce n’était pas qu’il s’affligeât de leur mort; il parlait ainsi seulement par ruse et pour découvrir s’il avait encore quelque parent afin de le faire tuer ».

Grégoire de Tours, Histoire des Francs, livre II (fin du VIe siècle).

25 juin 841 : Le samedi de Fontenay (Fontenoy en Puisaye), une autre « journée qui fit la France »

Fontenoy 2« Quand l’aurore sépara une nuit affreuse des premières lueurs du matin, on vit paraître, non un jour de repos sabbatique, mais le fatal météore de Saturne. La paix a été rompue entre les frères : un démon sacrilège en tressaillit de joie.

Le cri de guerre retentit, ici et là le combat terrible commence. Le frère prépare la mort à son frère, l’oncle à son neveu, et le fils à l’égard de son père n’a plus aucune pitié filiale.

Jamais on ne vit carnage plus grand, non, sur aucun champ de bataille. Des chrétiens ont trouvé la mort dans un fleuve de sang. La troupe de génies infernaux est dans l’allégresse et Cerbère ouvre sa triple gueule.

La droite si puissante de Dieu a protégé Lothaire. Pour lui, son bras a été vainqueur ; il a vaillamment combattu. Si tous les autres avaient combattu ainsi, on eut bientôt vu la concorde revenir.

Mais voici ! De même qu’autrefois Judas a livré le Sauveur, ainsi, ô roi, tes propres généraux t’ont livré à l’épée. Sois prudent pour que le loup qui s’avance n’enlève pas l’agneau.

Fontenay, c’est le nom que les paysans donnent à la source et au village qui ont vu le massacre et la ruine, où a coulé le sang des Francs. Les campagnes en ont horreur, les forêts en ont horreur, les marais en ont horreur.

Que jamais la rosée ni la pluie ne rafraîchissent la prairie où sont tombés ces braves, si savants dans les combats ! Oh ! qu’on pleure longtemps ceux qui viennent ainsi de mourir !

Je l’ai vu s’accomplir ce grand forfait que je décris dans mes vers, moi Angilbert, je l’ai vu, combattant avec les autres. Seul de beaucoup de guerriers, j’ai survécu aux premières lignes de l’armée.

En détournant la tête, j’ai vu le fond de la vallée et la sommet de la montagne, où le roi courageux, Lothaire, pressait ses ennemis et les forçait à la fuite jusqu’au bord du ruisseau.

Du côté de Charles et aussi du côté de Louis, les campagnes étaient blanches, couvertes de vêtements et de longues lignes de morts, comme elles sont blanches en automne quand les oiseaux s’y reposent.

Mais cette bataille n’est pas digne de louanges. Il ne faut pas qu’on la chante en musique. L’Orient et l’Occident, le midi et l’aquilon pleureront ceux qui sont venus là recevoir du hasard le coup de la mort.

Maudit soit ce jour fatal ! Qu’il ne compte plus dans le cercle de l’année ! Qu’il soit rayé de tout souvenir ! Que la clarté du soleil lui manque, et qu’il n’ait point d’aurore à son lever !

Ah ! nuit affreuse, nuit amère, nuit dure, où demeurèrent gisants les forts, expérimentés aux batailles, que pleurent aujourd’hui tant de pères et de mères, tant de frères et de sœurs, tant d’amis ! »

Angelbertus / Angilbert, poème sur la bataille de Fontenoy, IXe siècle

Bordeaux antique, la fameuse ode à Burdigala d’Ausone (IVe siècle)

Chateau Ausone« Depuis longtemps je me reproche un impie silence, ô ma patrie ! Toi, célèbre par tes vins, tes fleuves, tes grands hommes, les mœurs et l’esprit de tes citoyens, et la noblesse de ton sénat, je ne t’ai point chantée des premières ! comme si, convaincu de la faiblesse d’une pauvre cité, j’hésitais à essayer un éloge non mérité ! Ce n’est point là le sujet de ma retenue : car je n’habite point les rives sauvages du Rhin, ou les sommets de l’Hémus et ses glaces arctiques. Burdigala est le lieu qui m’a vu naître : Burdigala où le ciel est clément et doux; où le sol, que l’humidité féconde, prodigue ses largesses; où sont les longs printemps, les rapides hivers, et les coteaux chargés de feuillage. Son fleuve qui bouillonne imite le reflux des mers. L’enceinte carrée de ses murailles élève si haut ses tours superbes, que leurs sommets aériens percent les nues. On admire au dedans les rues qui se croisent, l’alignement des maisons, et la largeur des places fidèles à leur nom; puis les portes qui répondent en droite ligne aux carrefours, et, au milieu de la ville, le lit d’un fleuve alimenté par des fontaines; lorsque l’Océan, père des eaux, l’emplit du reflux de ses ondes, on voit la mer tout entière qui s’avance avec ses flottes.

Parlerai-je de cette fontaine couverte de marbre de Paros, et qui bouillonne comme l’Euripe ? Qu’elle est sombre en sa profondeur ! comme elle enfle ses vagues ! quels larges et rapides torrents elle roule par les douze embouchures ouvertes à son cours captif dans la margelle, et qui pour les nombreux besoins du peuple ne s’épuise jamais ! Tu aurais bien voulu, roi des Mèdes, rencontrer pour ton armée cette fontaine, quand les fleuves desséchés te firent faute; et promener ses eaux par les villes étrangères, toi qui ne portais partout et toujours avec toi que l’eau du Choaspès.

Salut, fontaine dont on ignore la source, fontaine sainte, bienfaisante, intarissable, cristalline, azurée, profonde, murmurante, limpide, ombragée. Salut, génie de la ville, qui nous verses un breuvage salutaire, fontaine appelée Divona par les Celtes, et consacrée comme une divinité. L’Apone ne donne pas un plus sain breuvage, le Nemausus un cristal plus pur, le Timave et ses vagues marines une onde plus abondante.

Que ce dernier chant ferme le cercle des villes célèbres. Si Rome brille à l’autre extrémité, que Burdigala fixe sa place à celle-ci, et partage ainsi le faîte des honneurs. Burdigala est ma patrie; mais Rome passe avant toutes les patries. Burdigala a mon amour, Rome a mon culte; citoyen dans l’une, consul dans toutes les deux, mon berceau est ici, et là ma chaise curule ».

Ausone (v.310-v.395, précepteur de l’empereur Gratien, préfêt du Prétoire des Gaules puis Consul en 379 et Proconsul d’Asie jusqu’en 383) Ordre des villes célèbres, XIV