Bordeaux antique, la fameuse ode à Burdigala d’Ausone (IVe siècle)

Chateau Ausone« Depuis longtemps je me reproche un impie silence, ô ma patrie ! Toi, célèbre par tes vins, tes fleuves, tes grands hommes, les mœurs et l’esprit de tes citoyens, et la noblesse de ton sénat, je ne t’ai point chantée des premières ! comme si, convaincu de la faiblesse d’une pauvre cité, j’hésitais à essayer un éloge non mérité ! Ce n’est point là le sujet de ma retenue : car je n’habite point les rives sauvages du Rhin, ou les sommets de l’Hémus et ses glaces arctiques. Burdigala est le lieu qui m’a vu naître : Burdigala où le ciel est clément et doux; où le sol, que l’humidité féconde, prodigue ses largesses; où sont les longs printemps, les rapides hivers, et les coteaux chargés de feuillage. Son fleuve qui bouillonne imite le reflux des mers. L’enceinte carrée de ses murailles élève si haut ses tours superbes, que leurs sommets aériens percent les nues. On admire au dedans les rues qui se croisent, l’alignement des maisons, et la largeur des places fidèles à leur nom; puis les portes qui répondent en droite ligne aux carrefours, et, au milieu de la ville, le lit d’un fleuve alimenté par des fontaines; lorsque l’Océan, père des eaux, l’emplit du reflux de ses ondes, on voit la mer tout entière qui s’avance avec ses flottes.

Parlerai-je de cette fontaine couverte de marbre de Paros, et qui bouillonne comme l’Euripe ? Qu’elle est sombre en sa profondeur ! comme elle enfle ses vagues ! quels larges et rapides torrents elle roule par les douze embouchures ouvertes à son cours captif dans la margelle, et qui pour les nombreux besoins du peuple ne s’épuise jamais ! Tu aurais bien voulu, roi des Mèdes, rencontrer pour ton armée cette fontaine, quand les fleuves desséchés te firent faute; et promener ses eaux par les villes étrangères, toi qui ne portais partout et toujours avec toi que l’eau du Choaspès.

Salut, fontaine dont on ignore la source, fontaine sainte, bienfaisante, intarissable, cristalline, azurée, profonde, murmurante, limpide, ombragée. Salut, génie de la ville, qui nous verses un breuvage salutaire, fontaine appelée Divona par les Celtes, et consacrée comme une divinité. L’Apone ne donne pas un plus sain breuvage, le Nemausus un cristal plus pur, le Timave et ses vagues marines une onde plus abondante.

Que ce dernier chant ferme le cercle des villes célèbres. Si Rome brille à l’autre extrémité, que Burdigala fixe sa place à celle-ci, et partage ainsi le faîte des honneurs. Burdigala est ma patrie; mais Rome passe avant toutes les patries. Burdigala a mon amour, Rome a mon culte; citoyen dans l’une, consul dans toutes les deux, mon berceau est ici, et là ma chaise curule ».

Ausone (v.310-v.395, précepteur de l’empereur Gratien, préfêt du Prétoire des Gaules puis Consul en 379 et Proconsul d’Asie jusqu’en 383) Ordre des villes célèbres, XIV

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