« A la guerre, les fautes n’admettent aucune réparation… » (Végèce)

enseignes1L’appui le plus ferme d’un État, ses éléments de gloire et d’orgueil consistent à posséder un grand nombre de soldats instruits. Ce ne sont pas les costumes resplendissants d’or, d’argent, de pierreries, qui nous concilient le respect ou le suffrage des ennemis; c’est la terreur des armes qui seule les subjugue. Du reste, en d’autres circonstances, comme l’a dit Caton, si une méprise a eu lieu, on peut y remédier avec le temps; à la guerre, les fautes n’admettent aucune réparation ; le châtiment suit immédiatement l’erreur. De deux choses l’une : ou ceux qui ont combattu avec mollesse et inhabilité succombent sur-le-champ; ou bien mis en déroute, ils n’osent plus se mesurer avec le vainqueur.

(Végèce, Art militaire 1/XIII – IVe siècle)

Beaux comme l’Antique…

Marcus Crassus

Marcus Crassus

… et peut-être « trop » beaux, le sacrifice tragique et les dernières paroles de Publius Licinius Crassus, jeune fils du fameux triumvir, tels que racontés par Plutarque.

Le 9 juin 53 av. JC,  l’ancien lieutenant de César en Gaule, conquérant de l’Aquitaine et bras droit de son père dans sa folle entreprise de conquête de l’Empire parthe est encerclé avec ses mille fidèles cavaliers gaulois à Carrhae, alors qu’il tente désespérément de dégager les légions de la mortelle étreinte des cavaliers ennemis :

Il s’élança donc lui-même à la tête de ses cavaliers, et, chargeant vigoureusement, il joignit l’ennemi. Mais il avait trop de désavantage dans ses moyens d’attaque et de défense : il frappait avec des javelines courtes et faibles sur des cuirasses de cuir cru et de fer ; et c’était avec des épieux que les Parthes frappaient ses Gaulois, dont les corps étaient légèrement armés et découverts. C’est en eux cependant qu’il avait le plus de confiance ; et avec eux il fit des prodiges de valeur. Ils saisissaient les épieux, embrassaient par le milieu du corps et jetaient à bas de leurs chevaux ces hommes dont les mouvements étaient embarrassés par le poids de leur armure. Plusieurs quittaient leurs propres chevaux et se glissaient sous ceux des ennemis ; ils leur plongeaient leurs épées dans le ventre. Ces animaux, bondissant de douleur, mouraient en écrasant sous leurs pieds, en même temps pêle-mêle, leurs cavaliers et les ennemis. Ce qui incommodait le plus les Gaulois, c’était la chaleur et la soif, qu’ils n’étaient pas accoutumés à supporter. Et puis la plus grande partie de leurs chevaux avaient péri en allant s’enterrer sur les épieux. Ils furent donc contraints de se replier sur leur infanterie ; et ils emmenèrent Publius, qui déjà se trouvait fort mal de ses blessures.

Il y avait près d’eux un monticule de sable : ils le virent et s’y retirèrent, et, attachant leurs chevaux au centre de cet espace, ils formèrent le cercle autour d’eux, les boucliers serrés et joints ensemble. Ils croyaient pouvoir ainsi repousser plus facilement les Barbares. Le contraire arriva. Dans une plaine unie, les premiers rangs procurent en quelque sorte un instant de relâche à ceux qui sont derrière ; mais là, l’inégalité du terrain les élevait au-dessus les uns des autres, et, ceux de derrière étant le plus découverts, il était impossible qu’ils échappassent aux coups : ils étaient tous également atteints, et ils avaient la douleur de périr d’une mort sans gloire, et sans pouvoir se venger de leurs ennemis.

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Alors, invité par son entourage à s’enfuir par un chemin dérobé, le jeune général aurait eu ces mots, presque les derniers :

« Il n’y a pas de mort si terrible qui puisse épouvanter Publius, et lui faire abandonner des hommes qui meurent pour lui. »

Pour lui, ne pouvant se servir de sa main, qu’une flèche avait transpercée, il ordonna à son écuyer de le frapper de son épée, et il lui présenta le flanc. On rapporte que Censorinus mourut de la même manière. Mégabacchus se tua lui-même, et les principaux officiers en firent autant. Ceux qui restaient périrent sous le fer des ennemis, en combattant avec valeur jusqu’au dernier moment. Il n’y en eut, dit-on, pas plus de cinq cents qui furent pris vivants.

(Plutarque, Vie de Crassus)

La tête tranchée de Publius plantée au bout d’une lance sera montrée par les vainqueurs à son père, comme le trophée funeste de l’un des plus grands désastres militaires de l’histoire romaine. Deux jours plus tard, Marcus Crassus, effondré, trouve la mort à son tour et avec lui, l’essentiel de son armée.

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Quand Palmyre échappait au pillage (Ier siècle av-JC)…

L. F Cassas, les Ruines de Palmyre, 1821 (musée des Beaux-Arts de Tours)

L. F Cassas, les Ruines de Palmyre, 1821 (musée des Beaux-Arts de Tours)

« Antoine [le Triumvir] envoya sa cavalerie à Palmyre, située non loin de l’Euphrate, pour la piller, accusant futilement ses habitants au prétexte que  leur ville, se trouvant sur la frontière entre les Romains et les Parthes, avait évité de prendre parti. C’étaient des négociants qui importaient des produits de l’Inde et de l’Arabie, et les vendaient dans le territoire romain. En fait, l’intention d’Antoine était d’enrichir ses cavaliers, mais les habitants de Palmyre furent prévenus, et ils transportèrent leurs biens de l’autre côté du fleuve, et, se postant sur le bord, se préparèrent à tirer sur quiconque viendrait les attaquer parce que c’étaient des archers d’élite. La cavalerie ne trouva rien dans la ville. Ils en firent le tour, et revinrent les mains vides sans avoir rencontré un ennemi. »

Appien, Guerres Civiles, VI, IIe siècle

Les Gaulois, caractère et aptitudes militaires, vus de Rome (Strabon, Géographie, IV/IV/2 – Ier siècle)

Gaulois dans l'imagerie du XXIe siècle (série"Rome" et oui, le centurion à droite est un peu perdu)

Gaulois vus au XXIe siècle (série »Rome »; non, pas de plumes, et oui, le Centurion Lucius Vorenus est un peu perdu)

« Tous les peuples appartenant à la race dite gallique ou galatique sont fous de guerre, irritables et prompts à en venir aux mains, du reste simples et point méchants : à la moindre excitation, ils se rassemblent en foule et courent au combat, mais cela ouvertement et sans aucune circonspection, de sorte que la ruse et l’habileté militaires viennent aisément à bout de leurs efforts. On n’a qu’à les provoquer, en effet, quand on veut, où l’on veut et pour le premier prétexte venu, on les trouve toujours prêts à accepter le défi et à braver le danger, sans autre arme même que leur force et leur audace.

D’autre part, si on les prend par la persuasion, ils se laissent amener aisément à faire ce qui est utile, témoin l’application qu’ils montrent aujourd’hui même pour l’étude des lettres et de l’éloquence. Cette force dont nous parlions tout à l’heure tient en partie à la nature physique des Gaulois, qui sont tous des hommes de haute taille, mais elle provient aussi de leur grand nombre. Quant à la facilité avec laquelle ils forment ces rassemblements tumultueux, la cause en est dans leur caractère franc et généreux qui fait qu’ils sentent l’injure de leurs voisins comme la leur propre et s’en indignent avec eux.

Gaulois dans l'imagerie du XIXe siècle

Gaulois vu au XIXe siècle

Aujourd’hui, à vrai dire, que ces peuples, asservis aux Romains, sont tenus de prendre en tout les ordres de leurs maîtres, ils vivent entre eux dans une paix profonde; mais nous pouvons nous représenter ce qu’ils étaient anciennement par ce qu’on raconte des mœurs actuelles des Germains, car, physiquement et politiquement, les deux peuples se ressemblent et peuvent passer pour frères, sans compter qu’ils habitent des contrées limitrophes […].

Les migrations lointaines des Gaulois trouvent leur explication précisément dans cette tendance à procéder toujours tumultuairement et par levées en masse, dans cette habitude, surtout, de se déplacer, eux, leurs familles et leurs biens, dès qu’ils se voyaient attaqués sur leurs terres par un ennemi plus fort. Ajoutons que la même cause a rendu la conquête de la Gaule beaucoup moins difficile pour les Romains que celle de l’Ibérie : la guerre d’lbérie commencée plus tôt finit, on le sait, plus tard, et, dans l’intervalle, les Romains avaient eu le temps de réduire tous les peuples compris entre le Rhin et les monts Pyrénées.

Gaulois

Le Gaulois éternel (XXe siècle, allégorie)

Comme les Gaulois attaquent toujours par grandes masses et avec toutes leurs forces, c’est par grandes masses aussi qu’ils succombaient; les Ibères, au contraire, ménageaient en quelque sorte et morcelaient la guerre, ne combattant jamais tous à la fois, mais par bandes détachées et tantôt sur un point, tantôt sur un autre, à la façon des brigands. Les Gaulois n’en sont pas moins par nature tous d’excellents soldats, supérieurs seulement comme cavaliers à ce qu’ils sont comme fantassins, et, en effet, à l’heure qu’il est, c’est de chez eux que les Romains tirent leur meilleure cavalerie. On remarque aussi qu’ils sont plus belliqueux à proportion qu’ils sont plus avancés vers le Nord et plus voisins de l’Océan. »

« Une fois la guerre allumée, l’innocent périt avec le criminel… » (Tacite)

Germanicus

Nous sommes en 14 après J-C et la succession à l’Empire romain d’Auguste par Tibère ne va pas sans heurts. Les légions de Panonnie puis une partie de celles de Germanie se révoltent.

Drusus, fils de Tibère parvient à réprimer les légions de Panonnie tandis que sur le Rhin, Germanicus neveu et fils adoptif de Tibère, proconsul des Gaules, très populaire au sein des Légions alors qu’il n’a pas trente ans, refuse l’Empire qu’on lui offre et parvient à réprimer la révolte des légions de Germanie.

Celle-ci s’achève en un massacre qui en préfigure bien d’autres, légionnaires contre légionnaires, soldats romains contre soldats romains…

« Ce fut un spectacle tel que nulle autre guerre civile n’en offrit de pareil. Les combattants ne s’avancent point, de deux camps opposés, sur un champ de bataille : c’est au sortir des mêmes lits, après avoir mangé la veille aux mêmes tables, goûté ensemble le repos de la nuit, qu’ils se divisent et s’attaquent. Les traits volent, on entend les cris, on voit le sang et les blessures ; la cause, on l’ignore. Le hasard conduisit le reste ; et quelques soldats fidèles périront comme les autres, quand les coupables, comprenant à qui l’on faisait la guerre, eurent pris aussi les armes. Ni lieutenant, ni tribuns n’intervinrent pour modérer le carnage : la vengeance fut laissée à la discrétion du soldat, et n’eut de mesure que la satiété. Peu de temps après, Germanicus entre dans le camp, et, les larmes aux yeux, comparant un si cruel remède à une bataille perdue, il ordonne qu’on brûle les morts. Bientôt ces courages encore frémissants sont saisis du désir de marcher à l’ennemi pour expier de si tristes fureurs, et ne voient d’autre moyen d’apaiser les mânes de leurs compagnons que d’offrir à de glorieuses blessures des cœurs sacrilèges. Germanicus répondit à leur ardeur : il jette un pont sur le Rhin, passe le fleuve avec douze milles légionnaires, vingt-six cohortes alliées, et huit ailes de cavalerie, qui, pendant la sédition, étaient restées soumises et irréprochables. »

légions rhin

Comment retisser les liens et restaurer un semblant d’ordre et de gloire après un tel épisode ? On se réconciliera par un autre massacre; celui de quelques tribus de remuants Germains…

« Joyeux et rapprochés de nos frontières, les Germains triomphaient de l’inaction où nous avait retenus d’abord le deuil d’Auguste, ensuite la discorde. L’armée romaine, après une marche rapide, perce la forêt de Caesia, ouvre le rempart construit par Tibère, et campe sur ce rempart même, couverte en avant et en arrière par des retranchements, sur les deux flancs par des abatis d’arbres. Ensuite elle traverse des bois épais. On délibéra si, de deux chemins, on prendrait le plus court et le plus fréquenté ou l’autre plus difficile, non frayé, et que pour cette raison l’ennemi ne surveillait point. On choisit la route la plus longue, mais on redoubla de vitesse ; car nos éclaireurs avaient rapporté que la nuit suivante était une fête chez les Germains, et qu’ils la célébraient par des festins solennels. Cécina eut l’ordre de s’avancer le premier avec les cohortes sans bagages, et d’écarter les obstacles qu’il trouverait dans la forêt ; les légions suivaient à quelque distance. Une nuit éclairée par les astres favorisa la marche. On arrive aux villages des Marses, et on les investit. Les barbares étaient encore étendus sur leurs lits ou près des tables, sans la moindre inquiétude, sans gardes qui veillassent pour eux : tant leur négligence laissait tout à l’abandon. Ils ne songeaient point à la guerre, et leur sécurité même était moins celle de la paix que le désordre et l’affaissement de l’ivresse.

romains

César, pour donner à ses légions impatientes plus de pays à ravager, les partage en quatre colonnes. Il porte le fer et la flamme sur un espace de cinquante milles. Ni l’âge ni le sexe ne trouvent de pitié ; le sacré n’est pas plus épargné que le profane, et le temple le plus célèbre de ces contrées, celui de Tanfana, est entièrement détruit. Nos soldats revinrent sans blessures ; ils n’avaient qu’à égorger des hommes à moitié endormis, désarmés ou épars. Ce massacre réveilla les Bructères, les Tubantes, les Usipiens ; ils se postèrent dans les bois par où l’armée devait faire sa retraite. Le général en fut instruit, et disposa tout pour la marche et le combat. Une partie de la cavalerie et les cohortes auxiliaires formaient l’avant-garde ; venait ensuite la première légion ; au centre étaient les bagages ; la vingt et unième légion occupait le flanc gauche, la cinquième le flanc droit ; la vingtième protégeait les derrières, suivie du reste des alliés. Les ennemis attendirent tranquillement que toute la longueur de la colonne fût engagée dans les défilés. Alors, faisant sur le front et les ailes de légères attaques, ils tombent de toute leur force sur l’arrière-garde. Les bataillons serrés des Germains commençaient à porter le désordre dans nos cohortes légèrement armées, lorsque César accourut vers la vingtième légion et lui cria d’une voix forte « que le temps était venu d’effacer la mémoire de la sédition ; qu’elle marchât donc, et qu’elle se hâtât de changer en gloire le blâme qu’elle avait mérité. » Les courages s’enflamment : l’ennemi, enfoncé d’un choc, est rejeté dans la plaine et taillé en pièces. Au même moment la tête de l’armée, sortie du bois, se retranchait déjà. Le retour s’acheva paisiblement. Fier du présent, oubliant le passé, le soldat rentre dans ses quartiers d’hiver. »

Tacite, Annales, Livre I.

La révolte de Spartacus (73 av. JC)

spartacus_lesclave_rebelle_450x673Ce fut vers ce temps-là qu’eut lieu le soulèvement des gladiateurs et le pillage de l’Italie, qu’on nomme aussi la guerre de Spartacus et dont voici l’origine.

Un certain Lentulus Batiatus entretenait à Capoue des gladiateurs, la plupart Gaulois ou Thraces. Étroitement enfermés, quoiqu’ils ne fussent coupables d’aucune mauvaise action, mais par la seule injustice du maître qui les avait achetés, et qui les obligeait malgré eux de combattre, deux cents d’entre eux firent le complot de s’enfuir. Leur projet ayant été découvert, soixante-dix-huit, qui furent avertis, eurent le temps de prévenir la vengeance de leur maître ; ils entrèrent dans la boutique d’un rôtisseur, se saisirent des couperets et des broches et sortirent de la ville. Ils rencontrèrent en chemin des chariots chargés d’armes de gladiateurs, qu’on portait dans une autre ville ; ils les enlevèrent, et, s’en étant armés, ils s’emparèrent d’un lieu fortifié et élurent trois chefs, dont le premier était Spartacus, Thrace de nation, mais de race numide, qui à une grande force de corps et à un courage extraordinaire joignait une prudence et une douceur bien supérieures à sa fortune, et plus dignes d’un Grec que d’un barbare. On raconte que la première fois qu’il fut mené à Rome pour y être vendu on vit, pendant qu’il dormait, un serpent entortillé autour de son visage. Sa femme, de même nation que lui, qui, possédée de l’esprit prophétique de Bacchus, faisait le métier de devineresse, déclara que ce signe annonçait à Spartacus un pouvoir aussi grand que redoutable et dont la fin serait heureuse. Elle était alors avec lui et l’accompagna dans sa fuite.

(Plutarque, Vie de Crassus)

Hannibal Barca (247-183 av. JC), Némésis de Rome

Hannibal, fils d’Hamilcar, n’avait encore que neuf ans, lorsque, au pied des autels, son père lui fit jurer une haine éternelle aux Romains.

HannibalBarcaDès lors, soldat et compagnon d’armes d’Hamilcar, il ne quitta plus le camp paternel. Après la mort d’Hamilcar, cherchant un prétexte de guerre, il attaque Sagonte [219], ville alliée des Romains, et la détruit après six mois de siège. Puis, s’ouvrant une route à travers les Alpes il descend en Italie, où il défait P. Scipion près du Tessin [218], Sempronius Longus sur les bords de la Trébie [218], Flaminius à Trasimène [217], Paul Émile et Varron dans les plaines de Cannes [216]. Il pouvait prendre Rome; mais il se détourna vers la Campanie, dont les délices l’énervèrent. Il vient ensuite camper à trois milles de Rome. Mais des ouragans furieux l’obligent à la retraite. Déconcerté d’abord dans ses plans par Fabius Maximus, puis repoussé par Valerius Flaccus, mis en fuite par Gracchus et par Marcellus, rappelé en Afrique et vaincu par Scipion [202], il se réfugia près d’Antiochus, roi de Syrie, qu’il arma contre les Romains. Après la défaite de ce prince [189], il se retira chez Prusias, roi de Bithynie. Informé là qu’une ambassade romaine demandait, par l’organe de Titus Flamininus qu’il lui fût livré, il prit, pour échapper à ses ennemis, un poison qu’il conservait sous le chaton de sa bague, et mourut de cette manière [183]. Son corps fut déposé, près de Libyssa*, dans un cercueil de pierre, sur lequel on lit encore aujourd’hui cette épitaphe : ICI REPOSE HANNIBAL.

Pseudo-Aurelius Victor, Hommes illustres, 42

* Gebze, en Turquie, où un monument désigne par tradition le lieu supposé de son tombeau

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Ruse, prudence et procrastination : Fabius Maximus le « temporisateur » (IIIe siècle av.JC)

 

Quintus Fabius Maximus Verrucosus Cunctator, cinq fois consul, dictateur de -217

Quintus Fabius, répondit à son fils qui lui conseillait de se saisir d’un poste avantageux, que l’on pouvait emporter au prix de quelques soldats : Veux-tu être l’un de ceux-là ? (Frontin)

Dans la guerre contre Annibal, on parlait désavantageusement de Fabius, parce qu’il évitait d’en venir aux mains. Son fils l’exhortait à se laver de cette tache prétendue. Il fit examiner à son fils chaque partie de l’armée, et lui faisant remarquer les endroits faibles, il lui dit : « Est‑il à propos, à ton avis, de mettre tout au hasard ? Il est rare que toute l’armée combatte, et quelquefois il arrive qu’elle est vaincue par l’endroit où sont les meilleurs soldats. Si l’on veut m’en croire, on n’en viendra point aux mains, on se contentera de suivre les ennemis, de tenir les hauteurs, et de détacher les villes de leurs intérêts. » Ces discours et cette pratique le firent passer dans le temps pour un homme timide, mais quand on eut vu dans la suite que les autres généraux avaient perdu des armées considérables, les Romains eurent recours de nouveau à Fabius et à sa conduite. Il fut fait dictateur, et surnommé Maximus, c’est‑à‑dire, très grand.

Fabius fut surnommé Maximus, c’est‑à‑dire, très grand, et Scipion eut le surnom de grand. Scipion en fut piqué de jalousie, et ne put s’empêcher de dire à Fabius : « On t’appelle très grand pour avoir conservé les troupes, et moi qui ai vaincu Annibal en face, on ne m’appelle que le grand. » Fabius lui répondit : « Si je ne t’avais pas conservé les soldats, tu n’aurais pas eu l’honneur de combattre et de vaincre Annibal. »

Fabius prit par adresse la ville le Tarente, quoique soutenue par Annibal. Il y avait dans l’armée de Fabius un soldat qui était de Tarente. Il avait dans la ville une sœur très belle, dont était amoureux Abrence, à qui Annibal avait confié la garde des murs de Tarente. Fabius, instruit de cette intrigue, envoya le soldat tarentin voir sa sœur. Par le moyen de la maîtresse, le frère se rendit ami du galant, et l’attira dans les intérêts des Romains, jusque‑là qu’Abrence ayant fait ses conditions, enseigna un endroit des murs par où l’attaque serait aisée. Fabius y fit présenter des échelles, monta sur le mur, et prit la ville d’assaut. En cela il fut d’autant plus admiré de tout le monde, qu’il avait employé l’artifice pour vaincre Annibal, qui n’était redevable qu’aux tromperies et qu’à la ruse de la plupart de ses victoires.

Polyen, Ruses de guerre (IIe siècle)