« A la guerre, les fautes n’admettent aucune réparation… » (Végèce)

enseignes1L’appui le plus ferme d’un État, ses éléments de gloire et d’orgueil consistent à posséder un grand nombre de soldats instruits. Ce ne sont pas les costumes resplendissants d’or, d’argent, de pierreries, qui nous concilient le respect ou le suffrage des ennemis; c’est la terreur des armes qui seule les subjugue. Du reste, en d’autres circonstances, comme l’a dit Caton, si une méprise a eu lieu, on peut y remédier avec le temps; à la guerre, les fautes n’admettent aucune réparation ; le châtiment suit immédiatement l’erreur. De deux choses l’une : ou ceux qui ont combattu avec mollesse et inhabilité succombent sur-le-champ; ou bien mis en déroute, ils n’osent plus se mesurer avec le vainqueur.

(Végèce, Art militaire 1/XIII – IVe siècle)

Publicités

Beaux comme l’Antique…

Marcus Crassus

Marcus Crassus

… et peut-être « trop » beaux, le sacrifice tragique et les dernières paroles de Publius Licinius Crassus, jeune fils du fameux triumvir, tels que racontés par Plutarque.

Le 9 juin 53 av. JC,  l’ancien lieutenant de César en Gaule, conquérant de l’Aquitaine et bras droit de son père dans sa folle entreprise de conquête de l’Empire parthe est encerclé avec ses mille fidèles cavaliers gaulois à Carrhae, alors qu’il tente désespérément de dégager les légions de la mortelle étreinte des cavaliers ennemis :

Il s’élança donc lui-même à la tête de ses cavaliers, et, chargeant vigoureusement, il joignit l’ennemi. Mais il avait trop de désavantage dans ses moyens d’attaque et de défense : il frappait avec des javelines courtes et faibles sur des cuirasses de cuir cru et de fer ; et c’était avec des épieux que les Parthes frappaient ses Gaulois, dont les corps étaient légèrement armés et découverts. C’est en eux cependant qu’il avait le plus de confiance ; et avec eux il fit des prodiges de valeur. Ils saisissaient les épieux, embrassaient par le milieu du corps et jetaient à bas de leurs chevaux ces hommes dont les mouvements étaient embarrassés par le poids de leur armure. Plusieurs quittaient leurs propres chevaux et se glissaient sous ceux des ennemis ; ils leur plongeaient leurs épées dans le ventre. Ces animaux, bondissant de douleur, mouraient en écrasant sous leurs pieds, en même temps pêle-mêle, leurs cavaliers et les ennemis. Ce qui incommodait le plus les Gaulois, c’était la chaleur et la soif, qu’ils n’étaient pas accoutumés à supporter. Et puis la plus grande partie de leurs chevaux avaient péri en allant s’enterrer sur les épieux. Ils furent donc contraints de se replier sur leur infanterie ; et ils emmenèrent Publius, qui déjà se trouvait fort mal de ses blessures.

Il y avait près d’eux un monticule de sable : ils le virent et s’y retirèrent, et, attachant leurs chevaux au centre de cet espace, ils formèrent le cercle autour d’eux, les boucliers serrés et joints ensemble. Ils croyaient pouvoir ainsi repousser plus facilement les Barbares. Le contraire arriva. Dans une plaine unie, les premiers rangs procurent en quelque sorte un instant de relâche à ceux qui sont derrière ; mais là, l’inégalité du terrain les élevait au-dessus les uns des autres, et, ceux de derrière étant le plus découverts, il était impossible qu’ils échappassent aux coups : ils étaient tous également atteints, et ils avaient la douleur de périr d’une mort sans gloire, et sans pouvoir se venger de leurs ennemis.

P._Crassus_denarius

Alors, invité par son entourage à s’enfuir par un chemin dérobé, le jeune général aurait eu ces mots, presque les derniers :

« Il n’y a pas de mort si terrible qui puisse épouvanter Publius, et lui faire abandonner des hommes qui meurent pour lui. »

Pour lui, ne pouvant se servir de sa main, qu’une flèche avait transpercée, il ordonna à son écuyer de le frapper de son épée, et il lui présenta le flanc. On rapporte que Censorinus mourut de la même manière. Mégabacchus se tua lui-même, et les principaux officiers en firent autant. Ceux qui restaient périrent sous le fer des ennemis, en combattant avec valeur jusqu’au dernier moment. Il n’y en eut, dit-on, pas plus de cinq cents qui furent pris vivants.

(Plutarque, Vie de Crassus)

La tête tranchée de Publius plantée au bout d’une lance sera montrée par les vainqueurs à son père, comme le trophée funeste de l’un des plus grands désastres militaires de l’histoire romaine. Deux jours plus tard, Marcus Crassus, effondré, trouve la mort à son tour et avec lui, l’essentiel de son armée.

Parthian_Shot

Les Gaulois, caractère et aptitudes militaires, vus de Rome (Strabon, Géographie, IV/IV/2 – Ier siècle)

Gaulois dans l'imagerie du XXIe siècle (série"Rome" et oui, le centurion à droite est un peu perdu)

Gaulois vus au XXIe siècle (série »Rome »; non, pas de plumes, et oui, le Centurion Lucius Vorenus est un peu perdu)

« Tous les peuples appartenant à la race dite gallique ou galatique sont fous de guerre, irritables et prompts à en venir aux mains, du reste simples et point méchants : à la moindre excitation, ils se rassemblent en foule et courent au combat, mais cela ouvertement et sans aucune circonspection, de sorte que la ruse et l’habileté militaires viennent aisément à bout de leurs efforts. On n’a qu’à les provoquer, en effet, quand on veut, où l’on veut et pour le premier prétexte venu, on les trouve toujours prêts à accepter le défi et à braver le danger, sans autre arme même que leur force et leur audace.

D’autre part, si on les prend par la persuasion, ils se laissent amener aisément à faire ce qui est utile, témoin l’application qu’ils montrent aujourd’hui même pour l’étude des lettres et de l’éloquence. Cette force dont nous parlions tout à l’heure tient en partie à la nature physique des Gaulois, qui sont tous des hommes de haute taille, mais elle provient aussi de leur grand nombre. Quant à la facilité avec laquelle ils forment ces rassemblements tumultueux, la cause en est dans leur caractère franc et généreux qui fait qu’ils sentent l’injure de leurs voisins comme la leur propre et s’en indignent avec eux.

Gaulois dans l'imagerie du XIXe siècle

Gaulois vu au XIXe siècle

Aujourd’hui, à vrai dire, que ces peuples, asservis aux Romains, sont tenus de prendre en tout les ordres de leurs maîtres, ils vivent entre eux dans une paix profonde; mais nous pouvons nous représenter ce qu’ils étaient anciennement par ce qu’on raconte des mœurs actuelles des Germains, car, physiquement et politiquement, les deux peuples se ressemblent et peuvent passer pour frères, sans compter qu’ils habitent des contrées limitrophes […].

Les migrations lointaines des Gaulois trouvent leur explication précisément dans cette tendance à procéder toujours tumultuairement et par levées en masse, dans cette habitude, surtout, de se déplacer, eux, leurs familles et leurs biens, dès qu’ils se voyaient attaqués sur leurs terres par un ennemi plus fort. Ajoutons que la même cause a rendu la conquête de la Gaule beaucoup moins difficile pour les Romains que celle de l’Ibérie : la guerre d’lbérie commencée plus tôt finit, on le sait, plus tard, et, dans l’intervalle, les Romains avaient eu le temps de réduire tous les peuples compris entre le Rhin et les monts Pyrénées.

Gaulois

Le Gaulois éternel (XXe siècle, allégorie)

Comme les Gaulois attaquent toujours par grandes masses et avec toutes leurs forces, c’est par grandes masses aussi qu’ils succombaient; les Ibères, au contraire, ménageaient en quelque sorte et morcelaient la guerre, ne combattant jamais tous à la fois, mais par bandes détachées et tantôt sur un point, tantôt sur un autre, à la façon des brigands. Les Gaulois n’en sont pas moins par nature tous d’excellents soldats, supérieurs seulement comme cavaliers à ce qu’ils sont comme fantassins, et, en effet, à l’heure qu’il est, c’est de chez eux que les Romains tirent leur meilleure cavalerie. On remarque aussi qu’ils sont plus belliqueux à proportion qu’ils sont plus avancés vers le Nord et plus voisins de l’Océan. »

Waterloo, morne plaine

Andrieux_-_La_bataille_de_Waterloo

Waterloo ! Waterloo ! Waterloo ! morne plaine !
Comme une onde qui bout dans une urne trop pleine,
Dans ton cirque de bois, de coteaux, de vallons,
La pâle mort mêlait les sombres bataillons.
D’un côté c’est l’Europe et de l’autre la France.
Choc sanglant ! des héros Dieu trompait l’espérance ;
Tu désertais, victoire, et le sort était las.
O Waterloo ! je pleure et je m’arrête, hélas !
Car ces derniers soldats de la dernière guerre
Furent grands ; ils avaient vaincu toute la terre,
Chassé vingt rois, passé les Alpes et le Rhin,
Et leur âme chantait dans les clairons d’airain !

Le soir tombait ; la lutte était ardente et noire.
Il avait l’offensive et presque la victoire ;
Il tenait Wellington acculé sur un bois.
Sa lunette à la main, il observait parfois
Le centre du combat, point obscur où tressaille
La mêlée, effroyable et vivante broussaille,
Et parfois l’horizon, sombre comme la mer.
Soudain, joyeux, il dit : Grouchy ! – C’était Blücher.
L’espoir changea de camp, le combat changea d’âme,
La mêlée en hurlant grandit comme une flamme.
La batterie anglaise écrasa nos carrés.
La plaine, où frissonnaient les drapeaux déchirés,
Ne fut plus, dans les cris des mourants qu’on égorge,
Qu’un gouffre flamboyant, rouge comme une forge ;
Gouffre où les régiments comme des pans de murs
Tombaient, où se couchaient comme des épis mûrs
Les hauts tambours-majors aux panaches énormes,
Où l’on entrevoyait des blessures difformes !
Carnage affreux! moment fatal ! L’homme inquiet
Sentit que la bataille entre ses mains pliait.
Derrière un mamelon la garde était massée.
La garde, espoir suprême et suprême pensée !
« Allons ! faites donner la garde ! » cria-t-il.
Et, lanciers, grenadiers aux guêtres de coutil,
Dragons que Rome eût pris pour des légionnaires,
Cuirassiers, canonniers qui traînaient des tonnerres,
Portant le noir colback ou le casque poli,
Tous, ceux de Friedland et ceux de Rivoli,
Comprenant qu’ils allaient mourir dans cette fête,
Saluèrent leur dieu, debout dans la tempête.
Leur bouche, d’un seul cri, dit : vive l’empereur !
Puis, à pas lents, musique en tête, sans fureur,
Tranquille, souriant à la mitraille anglaise,
La garde impériale entra dans la fournaise.
Hélas ! Napoléon, sur sa garde penché,
Regardait, et, sitôt qu’ils avaient débouché
Sous les sombres canons crachant des jets de soufre,
Voyait, l’un après l’autre, en cet horrible gouffre,
Fondre ces régiments de granit et d’acier
Comme fond une cire au souffle d’un brasier.
Ils allaient, l’arme au bras, front haut, graves, stoïques.
Pas un ne recula. Dormez, morts héroïques !
Le reste de l’armée hésitait sur leurs corps
Et regardait mourir la garde. – C’est alors
Qu’élevant tout à coup sa voix désespérée,
La Déroute, géante à la face effarée
Qui, pâle, épouvantant les plus fiers bataillons,
Changeant subitement les drapeaux en haillons,
A de certains moments, spectre fait de fumées,
Se lève grandissante au milieu des armées,
La Déroute apparut au soldat qui s’émeut,
Et, se tordant les bras, cria : Sauve qui peut !
Sauve qui peut ! – affront ! horreur ! – toutes les bouches
Criaient ; à travers champs, fous, éperdus, farouches,
Comme si quelque souffle avait passé sur eux.
Parmi les lourds caissons et les fourgons poudreux,
Roulant dans les fossés, se cachant dans les seigles,
Jetant shakos, manteaux, fusils, jetant les aigles,
Sous les sabres prussiens, ces vétérans, ô deuil !
Tremblaient, hurlaient, pleuraient, couraient ! – En un clin d’œil,
Comme s’envole au vent une paille enflammée,
S’évanouit ce bruit qui fut la grande armée,
Et cette plaine, hélas, où l’on rêve aujourd’hui,
Vit fuir ceux devant qui l’univers avait fui !
Quarante ans sont passés, et ce coin de la terre,
Waterloo, ce plateau funèbre et solitaire,
Ce champ sinistre où Dieu mêla tant de néants,
Tremble encor d’avoir vu la fuite des géants !

Napoléon les vit s’écouler comme un fleuve ;
Hommes, chevaux, tambours, drapeaux ; – et dans l’épreuve
Sentant confusément revenir son remords,
Levant les mains au ciel, il dit: « Mes soldats morts,
Moi vaincu ! mon empire est brisé comme verre.
Est-ce le châtiment cette fois, Dieu sévère ? »
Alors parmi les cris, les rumeurs, le canon,
Il entendit la voix qui lui répondait : Non !

Victor Hugo, l’expiation (Extrait; Châtiments , 1853)

La révolte de Spartacus (73 av. JC)

spartacus_lesclave_rebelle_450x673Ce fut vers ce temps-là qu’eut lieu le soulèvement des gladiateurs et le pillage de l’Italie, qu’on nomme aussi la guerre de Spartacus et dont voici l’origine.

Un certain Lentulus Batiatus entretenait à Capoue des gladiateurs, la plupart Gaulois ou Thraces. Étroitement enfermés, quoiqu’ils ne fussent coupables d’aucune mauvaise action, mais par la seule injustice du maître qui les avait achetés, et qui les obligeait malgré eux de combattre, deux cents d’entre eux firent le complot de s’enfuir. Leur projet ayant été découvert, soixante-dix-huit, qui furent avertis, eurent le temps de prévenir la vengeance de leur maître ; ils entrèrent dans la boutique d’un rôtisseur, se saisirent des couperets et des broches et sortirent de la ville. Ils rencontrèrent en chemin des chariots chargés d’armes de gladiateurs, qu’on portait dans une autre ville ; ils les enlevèrent, et, s’en étant armés, ils s’emparèrent d’un lieu fortifié et élurent trois chefs, dont le premier était Spartacus, Thrace de nation, mais de race numide, qui à une grande force de corps et à un courage extraordinaire joignait une prudence et une douceur bien supérieures à sa fortune, et plus dignes d’un Grec que d’un barbare. On raconte que la première fois qu’il fut mené à Rome pour y être vendu on vit, pendant qu’il dormait, un serpent entortillé autour de son visage. Sa femme, de même nation que lui, qui, possédée de l’esprit prophétique de Bacchus, faisait le métier de devineresse, déclara que ce signe annonçait à Spartacus un pouvoir aussi grand que redoutable et dont la fin serait heureuse. Elle était alors avec lui et l’accompagna dans sa fuite.

(Plutarque, Vie de Crassus)

Hannibal Barca (247-183 av. JC), Némésis de Rome

Hannibal, fils d’Hamilcar, n’avait encore que neuf ans, lorsque, au pied des autels, son père lui fit jurer une haine éternelle aux Romains.

HannibalBarcaDès lors, soldat et compagnon d’armes d’Hamilcar, il ne quitta plus le camp paternel. Après la mort d’Hamilcar, cherchant un prétexte de guerre, il attaque Sagonte [219], ville alliée des Romains, et la détruit après six mois de siège. Puis, s’ouvrant une route à travers les Alpes il descend en Italie, où il défait P. Scipion près du Tessin [218], Sempronius Longus sur les bords de la Trébie [218], Flaminius à Trasimène [217], Paul Émile et Varron dans les plaines de Cannes [216]. Il pouvait prendre Rome; mais il se détourna vers la Campanie, dont les délices l’énervèrent. Il vient ensuite camper à trois milles de Rome. Mais des ouragans furieux l’obligent à la retraite. Déconcerté d’abord dans ses plans par Fabius Maximus, puis repoussé par Valerius Flaccus, mis en fuite par Gracchus et par Marcellus, rappelé en Afrique et vaincu par Scipion [202], il se réfugia près d’Antiochus, roi de Syrie, qu’il arma contre les Romains. Après la défaite de ce prince [189], il se retira chez Prusias, roi de Bithynie. Informé là qu’une ambassade romaine demandait, par l’organe de Titus Flamininus qu’il lui fût livré, il prit, pour échapper à ses ennemis, un poison qu’il conservait sous le chaton de sa bague, et mourut de cette manière [183]. Son corps fut déposé, près de Libyssa*, dans un cercueil de pierre, sur lequel on lit encore aujourd’hui cette épitaphe : ICI REPOSE HANNIBAL.

Pseudo-Aurelius Victor, Hommes illustres, 42

* Gebze, en Turquie, où un monument désigne par tradition le lieu supposé de son tombeau

gebze-hannibal-aniti

Ruse, prudence et procrastination : Fabius Maximus le « temporisateur » (IIIe siècle av.JC)

 

Quintus Fabius Maximus Verrucosus Cunctator, cinq fois consul, dictateur de -217

Quintus Fabius, répondit à son fils qui lui conseillait de se saisir d’un poste avantageux, que l’on pouvait emporter au prix de quelques soldats : Veux-tu être l’un de ceux-là ? (Frontin)

Dans la guerre contre Annibal, on parlait désavantageusement de Fabius, parce qu’il évitait d’en venir aux mains. Son fils l’exhortait à se laver de cette tache prétendue. Il fit examiner à son fils chaque partie de l’armée, et lui faisant remarquer les endroits faibles, il lui dit : « Est‑il à propos, à ton avis, de mettre tout au hasard ? Il est rare que toute l’armée combatte, et quelquefois il arrive qu’elle est vaincue par l’endroit où sont les meilleurs soldats. Si l’on veut m’en croire, on n’en viendra point aux mains, on se contentera de suivre les ennemis, de tenir les hauteurs, et de détacher les villes de leurs intérêts. » Ces discours et cette pratique le firent passer dans le temps pour un homme timide, mais quand on eut vu dans la suite que les autres généraux avaient perdu des armées considérables, les Romains eurent recours de nouveau à Fabius et à sa conduite. Il fut fait dictateur, et surnommé Maximus, c’est‑à‑dire, très grand.

Fabius fut surnommé Maximus, c’est‑à‑dire, très grand, et Scipion eut le surnom de grand. Scipion en fut piqué de jalousie, et ne put s’empêcher de dire à Fabius : « On t’appelle très grand pour avoir conservé les troupes, et moi qui ai vaincu Annibal en face, on ne m’appelle que le grand. » Fabius lui répondit : « Si je ne t’avais pas conservé les soldats, tu n’aurais pas eu l’honneur de combattre et de vaincre Annibal. »

Fabius prit par adresse la ville le Tarente, quoique soutenue par Annibal. Il y avait dans l’armée de Fabius un soldat qui était de Tarente. Il avait dans la ville une sœur très belle, dont était amoureux Abrence, à qui Annibal avait confié la garde des murs de Tarente. Fabius, instruit de cette intrigue, envoya le soldat tarentin voir sa sœur. Par le moyen de la maîtresse, le frère se rendit ami du galant, et l’attira dans les intérêts des Romains, jusque‑là qu’Abrence ayant fait ses conditions, enseigna un endroit des murs par où l’attaque serait aisée. Fabius y fit présenter des échelles, monta sur le mur, et prit la ville d’assaut. En cela il fut d’autant plus admiré de tout le monde, qu’il avait employé l’artifice pour vaincre Annibal, qui n’était redevable qu’aux tromperies et qu’à la ruse de la plupart de ses victoires.

Polyen, Ruses de guerre (IIe siècle)

300 ! La véritable « Histoire » de Léonidas aux Thermopyles (Hérodote)

300Est sortie cette année sur les écrans la suite « efficace » (mais pas plus) du célèbre délire blockbusterien politico-satirico-musculo-vaguement-historique de 2006, 300 ! qui évoquait l’un des épisodes les plus célèbres et mythifiés de l’Antiquité, le sacrifice de 300 Egaux de Sparte (et de quelques milliers de Lacédémoniens et Thepsiens) sous le commandement du roi Léonidas aux Thermopyles en 480 av-JC.

Intitulée « 300, naissance d’un Empire« , cette suite reprend la trame de la 2e guerre médique mais cette fois du côté de Themistocle d’Athènes et d’une aussi improbable que superbe amiral « Artemis » au service de  Xerxès (Eva Green en envoutante chasseresse vengeresse) se tapant joyeusement dessus par trières interposées (et bien plus si affinités) de l’Artémision à Salamine.

300-naissance-d-un-empire-affiche-52e67da07b2deAu delà de la plastique plus qu’avantageuse des protagonistes des deux sexes (notons la présence de Lena Headey, la sublime autant que cruelle Cersei de la série télévisée Game of Thrones dans le rôle de la reine Gorgô, veuve de Leonidas), des flots d’hémoglobine numérisée au ralenti et d’une façon générale du scénario et de la mise en scène oscillant entre le spectaculaire, l’improbable et le totalement ridicule (c’est selon les humeurs et les moments), on appréciera ou pas ces long-métrages parvenant à l’exploit d’être à la fois, ou tour à tour, beaucoup plus et beaucoup moins subtils qu’il n’y parait au premier abord.

Mais là n’est pas à proprement parler l’objet ni le propos du jour. Les éditions StraTaGèMe ne reculant devant rien vous présentent ici le récit d’Hérodote, le Père de l’Histoire lui-même, relatant et discutant les circonstances de la célèbre bataille des Thermopyles. Les amateurs (de films de gladiateurs, mais pas seulement) pourront comparer avec le contenu de « 300 » en attendant peut-être le troisième opus logique de la série lequel devrait couvrir la bataille de Platées de 479 (aucun « scoop » ici, je ne fais que subodorer).

herodote

Hérodote, « Père de l’Histoire »

Le roi Xerxès campait dans la Trachinie en Mélide, et les Grecs dans le passage. Ce passage est appelé Thermopyles par la plupart des Grecs, et Pylos par les gens du pays et leurs voisins. Tels étaient les lieux où campaient les uns et les autres. L’armée des Barbares occupait tout le terrain qui s’étend au nord jusqu’à Trachis, et celle des Grecs, la partie de ce continent qui regarde le midi.

Les Grecs qui attendaient le roi de Perse dans ce poste consistaient en trois cents Spartiates pesamment armés, mille hommes moitié Tégéates, moitié Mantinéens, six-vingts hommes d’Orchomènes en Arcadie, et mille hommes du reste de l’Arcadie (c’est tout ce qu’il y avait d’Arcadiens), quatre cents hommes de Corinthe, deux cents de Phliunte et quatre-vingts de Mycènes: ces troupes venaient du Péloponnèse. Il y vint aussi de Béotie sept cents Thespiens et quatre cents Thébains.

Outre ces troupes, on avait invité toutes celles des Locriens-Opuntiens, et mille Phocidiens. Les Grecs les avaient eux-mêmes engagés a venir à leur secours, en leur faisant dire par leurs envoyés qu’ils s’étaient mis les premiers en campagne, et qu’ils attendaient tous les jours le reste des alliés; que la mer serait gardée par les Athéniens, les Éginètes, et les autres peuples dont était composée l’armée navale; qu’ils avaient d’autant moins sujet de craindre, que ce n’était pas un dieu, mais un homme qui venait attaquer la Grèce; qu’il n’y avait jamais eu d’homme, et qu’il n’y en aurait jamais qui n’éprouvât quelque revers pendant sa vie; que les plus grands malheurs étaient réservés aux hommes les plus élevés ; qu’ainsi celui qui venait leur faire la guerre, étant un mortel, devait être frustré de ses espérances. Ces raisons les déterminèrent à aller à Trachis au secours de leurs alliés.

Chaque corps de troupes était commandé par un officier général de son pays; mais Léonidas de Lacédémone était le plus considéré, et commandait en chef toute l’armée. Il comptait parmi ses ancêtres Anaxandrides, Léon, Eurycratides, Anaxandre, Eurycrates, Polydore, Alcamènes, Téléclus, Archélaüs, Agésilaüs, Doryssus, Léobotes, Echestratus, Agis, Eurysthènes, Aristodémus, Aristomachus, Cléodéus, Hyllus, Hercule. […]

Les Spartiates firent d’abord partir Léonidas avec le corps de trois cents hommes qu’il commandait, afin d’engager par cette conduite le reste des alliés à se mettre en marche, et de crainte qu’ils n’embrassassent aussi les intérêts des Perses, en apprenant leur lenteur à secourir la Grèce. La fête des Carnies les empêchait alors de se mettre en route avec toutes leurs forces; mais ils comptaient partir aussitôt après, et ne laisser à Sparte que peu de monde pour la garde. Les autres alliés avaient le même dessein ; car le temps des jeux olympiques était arrivé dans ces circonstances, et comme ils ne s’attendaient pas à combattre sitôt aux Thermopyles, ils s’étaient contentés de faire prendre les devants à quelques troupes.

Telles étaient les résolutions des Spartiates et des autres alliés. Cependant les Grecs qui étaient aux Thermopyles, saisis de frayeur à l’approche des Perses, délibérèrent s’ils ne se retireraient pas. Les Péloponnésiens étaient d’avis de retourner dans le Péloponnèse pour garder le passage de l’isthme. Mais Léonidas, voyant que les Phocidiens et les Locriens en étaient indignés, opina qu’il fallait rester; et il fut résolu de dépêcher des courriers à toutes les villes alliées, pour leur demander du secours contre les Perses, parce qu’ils étaient en trop petit nombre pour les repousser.

Leonidas-300

Ca va quand même être coton…

Pendant qu’ils délibéraient là-dessus, Xerxès envoya un cavalier pour reconnaître leur nombre, et quelles étaient leurs occupations. Il avait ouï dire, tandis qu’il était encore en Thessalie, qu’un petit corps de troupes s’était assemblé dans ce passage, et que les Lacédémoniens, commandés par Léonidas, de la race d’Hercule, étaient à leur tête. Le cavalier s’étant approché de l’armée, l’examina avec soin ; mais il ne put voir les troupes qui étaient derrière la muraille qu’on avait relevée. Il aperçut seulement celles qui campaient devant. Les Lacédémoniens gardaient alors ce poste. Les uns étaient occupés en ce moment aux exercices gymniques, les autres prenaient soin de leur chevelure. Ce spectacle l’étonna : il prit connaissance de leur nombre, et s’en retourna tranquillement après avoir tout examiné avec soin ; car personne ne le poursuivit, tant on le méprisait.

Le cavalier, de retour, raconta à Xerxès tout ce qu’il avait vu. Sur ce récit, le roi ne put imaginer qu’ils se disposassent, autant qu’il était en eux, à donner la mort ou à la recevoir, comme cela était cependant vrai. Cette manière d’agir lui paraissant ridicule, il envoya chercher Démarate, fils d’Ariston, qui était dans le camp. Démarate s’étant rendu à ses ordres, ce prince l’interrogea sur cette conduite des Lacédémoniens, dont il voulait connaître les motifs: « Seigneur, répondit Démarate, je vous parlai de ce peuple lorsque nous marchâmes contre la Grèce; et lorsque je vous fis part des événements que je prévoyais, vous vous moquâtes de moi. Quoiqu’il y ait du danger à soutenir la vérité contre un si grand prince, écoutez-moi cependant. Ces hommes sont venus pour vous disputer le passage, et ils s’y disposent; car ils ont coutume de prendre soin de leur chevelure quand ils sont à la veille d’exposer leur vie. Au reste, si vous subjuguez ces hommes-ci et ceux qui sont restés à Sparte, sachez, seigneur, qu’il ne se trouvera pas une seule nation qui ose lever le bras contre vous ; car les Spartiates, contre qui vous marchez, sont le plus valeureux peuple de la Grèce, et leur royaume et leur ville sont les plus florissants et les plus beaux de tout le pays. » Xerxès, ne pouvant ajouter foi à ce discours, lui demanda une seconde fois comment les Grecs, étant en si petit nombre, pourraient combattre son armée. « Seigneur, reprit Démarate, traitez-moi comme un imposteur, si cela n’arrive pas comme je le dis. »

Ce discours ne persuada pas le roi. Il laissa passer quatre jours, espérant que les Grecs prendraient la fuite. Le cinquième enfin, comme ils ne se retiraient pas, et qu’ils lui paraissaient ne rester que par impudence et par témérité; il se mit en colère, et envoya contre eux un détachement de Mèdes et de Cissiens, avec ordre de les faire prisonniers et de les lui amener. Les Mèdes fondirent avec impétuosité sur les Grecs, mais il en périt un grand nombre. De nouvelles troupes vinrent à la charge, et, quoique fort maltraitées, elles ne reculaient pas. Tout le monde vit alors clairement, et le roi lui-même, qu’il avait beaucoup d’hommes, mais peu de soldats. Ce combat dura tout le jour.

Les Mèdes, se voyant si rudement menés, se retirèrent. Les Perses prirent leur place. (C’était la troupe que le roi appelait les Immortels, et qui était commandée par Hydarnes.) Ils allèrent à l’ennemi comme à une victoire certaine et facile ; mais, lorsqu’ils en furent venus aux mains, ils n’eurent pas plus d’avantage que les Mèdes, parce que leurs piques étaient plus courtes que celles des Grecs, et que, l’action se passant dans un lieu étroit, ils ne pouvaient faire usage de leur nombre. Les Lacédémoniens combattirent d’une manière qui mérite de passer à la postérité, et firent voir qu’ils étaient habiles, et que leurs ennemis étaient très ignorants dans l’art militaire. Toutes les fois qu’ils tournaient le dos, ils tenaient leurs rangs serrés. Les Barbares, les voyant fuir, les poursuivaient avec des cris et un bruit affreux ; mais, dès qu’ils étaient près de se jeter sur eux, les Lacédémoniens, faisant volte-face, en renversaient un très grand nombre. Ceux-ci essuyèrent aussi quelque perte légère: Enfin, les Perses voyant qu’après des attaques réitérées, tant par bataillons que de toute autre manière, ils faisaient de vains efforts pour se rendre maîtres du passage, ils se retirèrent.

Xerxes

– Et si on sortait ? – Et si on restait ?

On dit que le roi, qui regardait le combat, craignant pour son armée, s’élança par trois fois de dessus son trône. Tel fut le succès de cette action. Les Barbares ne réussirent pas mieux le lendemain. Ils se flattaient cependant que les Grecs ne pourraient plus lever les mains, vu leur petit nombre et les blessures dont ils les croyaient couverts. Mais les Grecs, s’étant rangés en bataille par nations et par bataillons, combattirent tour à tour, excepté les Phocidiens, qu’on avait placés sur la montagne pour en garder le sentier. Les Perses, voyant qu’ils se battaient comme le jour précédent, se retirèrent.

Le roi se trouvait très embarrassé dans les circonstances présentes, lorsque Éphialtes, Mélien de nation et fils d’Eurydème, vint le trouver dans l’espérance de recevoir de lui quelque grande récompense. Ce traître lui découvrit le sentier qui conduit par la montagne aux Thermopyles, et fut cause par là de la perte totale des Grecs qui gardaient ce passage. Dans la suite il se réfugia en Thessalie pour se mettre à couvert du ressentiment des Lacédémoniens, qu’il craignait; mais, quoiqu’il eût pris la fuite, les pylagores, dans une assemblée générale des amphictyons aux Pyles, mirent sa tête à prix; et dans la suite, étant venu à Anticyre, il fut tué par un Trachinien nommé Athénadès. Celui-ci le tua pour un autre sujet, dont je parlerai dans la suite de cette histoire; mais il n’en reçut pas moins des Lacédémoniens la récompense qu’ils avaient promise. Ainsi périt Éphialtes quelque temps après cette expédition des Barbares.

On dit aussi que ce furent Onétès de Ciryste, fils de Phanagoras, et Corydale d’Anticyre qui firent ce rapport au roi, et qui conduisirent les Perses autour de cette montagne. Je n’ajoute nullement foi à ce récit, et je m’appuie d’un côté sur ce que les pylagores des Grecs ne mirent point à prix la tête d’Onétès ni celle de Corydale, mais celle du Trachinien Éphialtes; ce qu’ils ne firent sans doute qu’après s’être bien assurés du fait. D’un autre côté, je sais très certainement qu’Éphialtes prit la fuite à cette occasion. Il est vrai qu’Onétès aurait pu connaître ce sentier, quoiqu’il ne fût pas Mélien, s’il se fût rendu le pays très-familier. Mais ce fut Éphialtes qui conduisit les Perses par la montagne, ce fut lui qui leur découvrit ce sentier, et c’est lui que j’accuse de ce crime.

Les promesses d’Éphialtes plurent beaucoup à Xerxès, et lui donnèrent bien de la joie. Aussitôt il envoya Hydarnes avec les troupes qu’il commandait pour mettre ce projet à exécution. Ce général partit du camp à l’heure où l’on allume les flambeaux. Les Méliens, qui sont les habitants naturels de ce pays, découvrirent ce sentier, et ce fut par là qu’ils conduisirent les Thessaliens contre les Phocidiens lorsque ceux-ci, ayant fermé d’un mur le passage des Thermopyles, se furent mis à couvert de leurs incursions; et depuis un si long temps il était prouvé que ce sentier n’avait été d’aucune utilité aux Méliens.

En voici la description : il commence à l’Asope, qui coule par l’ouverture de la montagne qui porte le nom d’Anopée, ainsi que le sentier. Il va par le haut de la montagne, et finit vers la ville d’Alpènes, la première du pays des Locriens du côté des Méliens, près de la roche appelée Mélampyge et de la demeure des Cercopes. C’est là que le chemin est le plus étroit.

-

Les hordes d’envahisseurs (air connu)

Les Perses, ayant passé l’Asope près du sentier dont j’ai fait la description, marchèrent toute la nuit, ayant à droite les monts des Oetéens et à gauche ceux des Trachiniens. Ils étaient déjà sur le sommet de la montagne lorsque l’aurore commença à paraître. On avait placé en cet endroit, comme je l’ai dit plus haut, mille Phocidiens pesamment armés pour garantir leur pays de l’invasion des Barbares et pour garder le sentier, car le passage inférieur était défendu par les troupes dont j’ai parlé, et les Phocidiens avaient promis d’eux-mêmes à Léonidas de garder celui de la montagne.

Les Perses montaient sans être aperçus, les chênes dont est couverte cette montagne empêchant de les voir. Le temps étant calme, les Phocidiens les découvrirent aux bruits que faisaient sous leurs pieds les feuilles des arbres, comme cela était naturel. Aussitôt ils accoururent, se revêtirent de leurs armes, et dans l’instant parurent les Barbares. Les Perses, qui ne s’attendaient point à rencontrer d’ennemis, furent surpris à la vue d’un corps de troupes qui s’armait. Alors Hydarnes, craignant que ce ne fussent des Lacédémoniens, demanda à Ephialtes de quel pays étaient ces troupes. Instruit de la vérité, il rangea les Perses en bataille. Les Phocidiens, accablés d’une nuée de flèches, s’enfuirent sur la cime de la montagne ; et, croyant que ce corps d’armée était venu exprès pour les attaquer, ils se préparèrent à les recevoir comme des gens qui se dévouent à la mort. Telle était la résolution des Phocidiens. Mais Hydarnes et les Perses, guidés par Ephialtes, descendirent à la hâte de la montagne sans prendre garde seulement à eux.

Le devin Mégistias, ayant consulté les entrailles des victimes, apprit le premier aux Grecs qui gardaient le passage des Thermopyles qu’ils devaient périr le lendemain au lever de l’aurore. Ensuite des transfuges les avertirent du circuit que faisaient les Perses ; et aussitôt ils firent part de cet avis à tout le camp, quoiqu’il fût encore nuit. Enfin le jour parut, et les héméroscopes accoururent de dessus les hauteurs. Dans le conseil tenu à ce sujet, les sentiments furent partagés : les uns voulaient qu’on demeurât dans ce poste, et les autres étaient d’un avis contraire. On se sépara après cette délibération ; les uns partirent et se dispersèrent dans leurs villes respectives, les autres se préparèrent à rester avec Léonidas.

thermopyles

Ahou ! Ahou !

On dit que Léonidas les renvoya de son propre mouvement, afin de ne pas les exposer à une mort certaine, et qu’il pensa qu’il n’était ni, de son honneur ni de celui des Spartiates présents d’abandonner le poste qu’ils étaient venus garder. Je suis bien plus porté à croire que Léonidas, ayant remarqué le découragement des alliés et combien ils étaient peu disposés à courir le même danger que les Spartiates, leur ordonna de se retirer; et que, pour lui, il crut qu’il lui serait honteux de s’en aller, et qu’en restant il acquerrait une gloire immortelle, et assurerait à Sparte un bonheur inaltérable : car la Pythie avait répondu aux Spartiates, qui l’avaient consultée dès le commencement de cette guerre, qu’il fallait que Lacédémone fût détruite par les Barbares, ou que leur roi pérît. Sa réponse était conçue en vers hexamètres : « Citoyens de la spacieuse Sparte, ou votre ville célèbre sera détruite par les descendants de Persée, ou le pays de Lacédémone pleurera la mort d’un roi issu du sang d’Hercule. Ni la force des taureaux ni celle des lions ne pourront soutenir le choc impétueux du Perse; il a la puissance de Jupiter. Non, rien ne pourra lui résister qu’il n’ait eu pour sa part l’un des deux rois. » J’aime mieux penser que les réflexions de Léonidas sur cet oracle et que la gloire, de cette action, qu’il voulait réserver aux seuls Spartiates, le déterminèrent à renvoyer les alliés, que de croire que ceux-ci furent d’un avis contraire au sien, et qu’ils se retirèrent avec tant de lâcheté.

Cette opinion me paraît vraie, et en voici une preuve très forte. Il est certain que Léonidas non seulement les renvoya, mais encore qu’il congédia avec eux le devin Mégistias d’Acarnanie, afin qu’il ne pérît pas avec lui. Ce devin descendait, à ce qu’on dit, de Mélampus. Mais Mégistias ne l’abandonna point, et se contenta de renvoyer son fils unique, qui l’avait suivi dans cette expédition.

Les alliés que congédia Léonidas se retirèrent par obéissance. Les Thébains et les Thespiens restèrent avec les Lacédémoniens, les premiers malgré eux et contre leur gré, Léonidas les ayant retenus pour lui servir d’otages; les Thespiens restèrent volontairement. Ils déclarèrent qu’ils n’abandonneraient jamais Léonidas et les Spartiates: ils périrent avec eux. Ils étaient commandés par Démophile, fils de Diadromas.

Xerxès fit des libations au lever du soleil, et, après avoir attendu quelque temps, il se mit en marche vers l’heure où la place est ordinairement pleine de monde, comme le lui avait recommandé Éphialtes; car en descendant la montagne le chemin est beaucoup plus court que lorsqu’il la faut monter et en faire le tour. Les Barbares s’approchèrent avec Xerxès. Léonidas et les Grecs, marchant comme à une mort certaine, s’avancèrent beaucoup plus loin qu’ils n’avaient fait dans le commencement, et jusqu’à l’endroit le plus large du défilé; car jusqu’alors le mur leur avait tenu lieu de défense. Les jours précédents ils n’avaient point passé les lieux étroits, et c’était là qu’ils avaient combattu. Mais ce jour-là le combat s’engagea dans un espace plus étendu, et il y périt un grand nombre de Barbares. Leurs officiers, postés derrière les rangs le fouet à la main, frappaient les soldats, et les animaient continuellement à marcher. Il en tombait beaucoup dans la mer, où ils trouvaient la fin de leurs jours; il en périssait un plus grand nombre sous les pieds de leurs propres troupes; mais on n’y avait aucun égard. Les Grecs, s’attendant à une mort certaine de la part de ceux qui avaient fait le tour de la montagne, employaient tout ce qu’ils avaient de forces contre les Barbares, comme des gens désespérés et qui ne font aucun cas de la vie. Déjà la plupart avaient leurs piques brisées, et ne se servaient plus contre les Perses que de leurs épées.

Léonidas fut tué dans cette action après avoir fait des prodiges de valeur. Il y périt aussi d’autres Spartiates d’un mérite distingué. Je me suis informé de leurs noms, et même de ceux des trois cents. Les Perses perdirent aussi beaucoup de gens de marque, et entre autres Abrocomès et Hypéranthès, tous deux fils de Darius. Ce prince les avait eus de Phratagune, fille d’Artanès, lequel était frère de Darius, fils d’Hystaspes et petit-fils d’Arsames. Comme Artanès n’avait pas d’autres enfants, tous ses biens passèrent avec elle à Darius.

Ces deux frères de Xerxès périrent dans cet endroit les armes à la main. Le combat fut très violent sur le corps de Léonidas. Les Perses et les Lacédémoniens se repoussèrent alternativement; mais enfin les Grecs mirent quatre fois en fuite les ennemis, et par leur valeur ils retirèrent de la mêlée le corps de ce prince. Cet avantage dura jusqu’à l’arrivée des troupes conduites par Ephialtes. À cette nouvelle, la victoire changea de parti. Les Grecs regagnèrent l’endroit le plus étroit du défilé ; puis, ayant passé la muraille, et leurs rangs toujours serrés, ils se tinrent tous, excepté les Thébains, sur la colline qui est à rentrée du passage, et où se voit aujourd’hui le lion de pierre érigé en l’honneur de Léonidas. Ceux à qui il restait encore des épées s’en servirent pour leur défense ; les autres combattirent avec les mains nues et les dents; mais les Barbares, les attaquant les uns de front, après avoir renversé la muraille, les autres de toutes parts, après les avoir environnés, les enterrèrent sous un monceau de traits.

les_thermopyles

Enfin un peu d’ombre…

Quoique les Lacédémoniens et les Thespiens se fussent conduits en gens de coeur, on dit cependant que Diénécès de Sparte les surpassa tous. On rapporte de lui un mot remarquable. Avant la bataille, ayant entendu dire à un Trachinien que le soleil serait obscurci par les flèches des Barbares, tant était grande leur multitude, il répondit sans s’épouvanter, et comme un homme qui ne tenait aucun compte du nombre des ennemis : « Notre hôte de Trachinie nous annonce toutes sortes d’avantages; si les Mèdes cachent le soleil, on combattra à l’ombre, sans être exposé à son ardeur. » On rapporte aussi du même Diénécès plusieurs autres traits pareils, qui sont comme autant de monuments qu’il a laissés à la postérité.

Alphée et Maron, fils d’Orsiphante, tous deux Lacédémoniens, se distinguèrent le plus après Diénécès; et parmi les Thespiens, Dithyrambus, fils d’Harmatidès, acquit le plus de gloire.

Ils furent tous enterrés au même endroit où ils avaient été tués, et l’on voit sur leur tombeau cette inscription, ainsi que sur le monument de ceux qui avaient péri avant que Léonidas eût renvoyé les alliés: « Quatre mille Péloponnésiens combattirent autrefois dans ce lieu contre trois millions d’hommes. » Cette inscription regarde tous ceux qui eurent part à l’action des Thermopyles; mais celle-ci est pour les Spartiates en particulier : « Passant, va dire aux Lacédémoniens que nous reposons ici pour avoir obéi à leurs lois. » En voici une pour le devin Mégistias : « C’est ici le monument de l’illustre Mégistias, qui fut autrefois tué par les Mèdes après qu’ils eurent passé le Sperchius. Il ne put se résoudre à abandonner les chefs de Sparte, quoiqu’il sût avec certitude que les Parques venaient fondre sur lui. » Les amphictyons tirent graver ces inscriptions sur des colonnes, afin d’honorer la mémoire de ces braves gens. J’en excepte l’inscription du devin Mégistias, que fit, par amitié pour lui, Simonides, fils de Léoprépès.

On assure qu’Eurytus et Aristodémus, tous deux du corps des trois cents, pouvant conserver leur vie en se retirant d’un commun accord à Sparte, puisqu’ils avaient été renvoyés du camp par Léonidas, et qu’ils étaient détenus au lit à Alpènes pour un grand mal d’yeux, ou revenir au camp et mourir avec les autres, s’ils ne voulaient pas du moins retourner dans leur patrie ; on assure, dis-je, qu’ayant la liberté de choisir, ils ne purent jamais s’accorder, et furent toujours partagés d’opinions ; qu’Eurytus, sur la nouvelle du circuit des Perses, demanda ses armes, et que s’en étant revêtu il ordonna à son Ilote de le conduire sur le champ de bataille; qu’aussitôt après l’Ilote prit la fuite, et que le maître, s’étant jeté dans le fort de la mêlée, perdit la vie, tandis qu’Aristodémus restait lâchement à Alpènes. Si Aristodémus, étant lui seul incommodé de ce mal d’yeux, se fût retiré à Sparte, ou s’ils y fussent retournés tous deux ensemble, il me semble que les Spartiates n’auraient point été irrités contre eux. Mais l’un ayant perdu la vie, et l’autre n’ayant pas voulu mourir, quoiqu’il eût les mêmes raisons, ils furent forcés de lui faire sentir tout le poids de leur colère.

Léonidas blessé

La mort de Léonidas

Quelques-uns racontent qu’Aristodémus se sauva à Sparte de la manière et sous le prétexte que nous avons dit. Mais d’autres prétendent que l’armée l’ayant député pour quelque affaire, il pouvait revenir à temps pour se trouver à la bataille, mais qu’il ne le voulut pas, et qu’il demeura longtemps en route afin de conserver ses jours. On ajoute que son collègue revint pour le combat, et fut tué.

Aristodémus fut, à son retour à Lacédémone, accablé de reproches et couvert d’opprobre ; on le regarda comme un homme infâme. Personne ne voulut ni lui parler, ni lui donner du feu, et il eut l’ignominie d’être surnommé le lâche. Mais, depuis, il répara sa faute à la bataille de Platées.

On dit que Pantitès, du corps des trois cents, survécut à cette défaite. Il avait été député en Thessalie; mais à son retour à Sparte, se voyant déshonoré, il s’étrangla lui-même.

Les Thébains, commandés par Léontiades, combattirent contre l’armée du roi tant qu’ils furent avec les Grecs et qu’ils s’y virent forcés. Mais dès qu’ils eurent reconnu que la victoire se déclarait pour les Perses, et que les Grecs qui avaient suivi Léonidas se pressaient de se rendre sur la colline, ils se séparèrent d’eux, et s’approchèrent des Barbares en leur tendant les mains. Ils leur dirent en même temps qu’ils étaient attachés aux intérêts des Perses, qu’ils avaient été des premiers à donner au roi la terre et l’eau, qu’ils étaient venus au Thermopyles malgré eux, et qu’ils n’étaient point cause de l’échec que le roi y avait reçu. La vérité de ce discours, appuyée du témoignage des Thessaliens, leur sauva la vie; mais ils ne furent pas heureux, du moins en tout, car les Barbares qui les prirent en tuèrent quelques-uns à mesure qu’ils approchaient: le plus grand nombre fut marqué des marques royales par l’ordre de Xerxès, à commencer par Léontiades, leur général. Son fils Eurymachus, qui s’empara, dans la suite, de Platées avec quatre cents Thébains qu’il commandait, fut tué par les habitants de cette ville.

Telle fut l’issue du combat des Thermopyles.

Hérodote  livre VII (Polymnie), 201 – 234; IVe siècle av-JC, traduction Larcher