La bataille de Soissons, dimanche 15 juin 923 : Deux dynasties pour un royaume

Raoul_roi_de_France Soissons 923« Charles [III de Lorraine] passa la Meuse avec ses Lorrains, qui violaient ainsi la trêve faite précédemment avec [le Roi] Robert [Ier]; il vint à Attigny, ayant appris que Robert campait près de la ville de Soissons, passa l’Aisne tout-à-coup, avant que celui-ci eût pu assembler ses fidèles, et le lendemain, le jour du dimanche, après l’heure de midi, Charles fondit avec ses Lorrains sur Robert et les Francs, qui n’attendaient point de combat en ce jour, et dont beaucoup dînaient alors. Robert fit armer ceux qui étaient avec lui, et marcha contre Charles. Le combat s’engagea; beaucoup périrent de l’un et de l’autre côté; et le roi Robert, percé d’une lance, tomba mort. Cependant ses partisans, ayant à leur tête Hugues, son fils, et Héribert, remportèrent la victoire, et Charles s’enfuit avec ses Lorrains. Les partisans de Robert, occupés de la mort de leur roi, ne continuèrent point à les poursuivre, mais s’emparèrent de leur camp, dont le butin fut pillé surtout par la foule des campagnards et de ceux qui habitaient la banlieue de la ville de Soissons ». (Chronique de Frodoard)

Clovis selon Grégoire de Tours : un règne à la hache (v.481-511)

Clovis_Ier_et_le_vase_de_Soissons« Il y avait alors à Cambrai un roi nommé Ragnachaire, si effréné dans ses débauches qu’à peine épargnait-il ses proches parents eux-mêmes. Il avait un conseiller nommé Farron, qui se souillait de Semblables dérèglements. On rapporta que lorsqu’on apportait au roi quelque mets ou quelque don, ou quelque objet que ce soit, il avait coutume de dire que c’était pour lui et son Farron, ce qui excitait chez les Francs une indignation extrême. Il arriva que Clovis ayant fait faire des bracelets et des baudriers de faux or (car c’était seulement du cuivre doré), les donna aux Leudes de Ragnachaire pour les exciter contre lui.

Il marcha ensuite contre lui avec son armée. Ragnachaire avait des espions pour reconnaître ce qui se passait. Il leur demanda, quand ils furent de retour, quelle pouvait être la force de cette armée. Ils lui répondirent : C’est un renfort très considérable pour toi et ton Farron. Mais Clovis étant arrivé lui fit la guerre. Ragnachaire voyant son armée défaite, se préparait à prendre la fuite lorsqu’il fut arrêté par les soldats, et amené, avec son frère Richaire, les mains liées derrière le dos, en présence de Clovis. Celui-ci lui dit : Pourquoi as-tu fait honte à notre famille en te laissant enchaîner ? il te valait mieux mourir; et ayant levé sa hache, il la lui rabattit sur la tête. S’étant ensuite tourné vers son frère il lui dit : Si tu avais porté du secours à ton frère, il n’aurait pas été enchaîné; et il le frappa de même de sa hache.

Après leur mort, ceux qui les avaient trahis reconnurent que l’or qu’ils avaient reçu du roi était faux. L’ayant dit au roi, on rapporte qu’il leur répondit : Celui qui, de sa propre volonté, traîne son maître à la mort, mérite de recevoir un pareil or; ajoutant qu’ils devaient se contenter de ce qu’on leur laissait la vie, s’ils ne voulaient pas expier leur trahison dans les tourments. A ces paroles, eux voulant obtenir sa faveur, lui assurèrent qu’il leur suffisait qu’il les laissât vivre. Les rois dont nous venons de parler étaient les parents de Clovis. Renomer fut tué par son ordre dans la ville du Mans. Après leur mort, Clovis recueillit leurs royaumes et tous leurs trésors.

Ayant tué de même beaucoup d’autres rois, et ses plus proches parents, dans la crainte qu’ils ne lui enlevassent l’empire, il étendit son pouvoir dans toute la Gaule. On rapporte cependant qu’ayant un jour assemblé ses sujets, il parla ainsi de ses parents qu’il avait lui-même fait périr : Malheur à moi qui suis resté comme un voyageur parmi des étrangers, n’ayant pas de parents qui puissent me secourir si l’adversité venait ! Mais ce n’était pas qu’il s’affligeât de leur mort; il parlait ainsi seulement par ruse et pour découvrir s’il avait encore quelque parent afin de le faire tuer ».

Grégoire de Tours, Histoire des Francs, livre II (fin du VIe siècle).

25 juin 841 : Le samedi de Fontenay (Fontenoy en Puisaye), une autre « journée qui fit la France »

Fontenoy 2« Quand l’aurore sépara une nuit affreuse des premières lueurs du matin, on vit paraître, non un jour de repos sabbatique, mais le fatal météore de Saturne. La paix a été rompue entre les frères : un démon sacrilège en tressaillit de joie.

Le cri de guerre retentit, ici et là le combat terrible commence. Le frère prépare la mort à son frère, l’oncle à son neveu, et le fils à l’égard de son père n’a plus aucune pitié filiale.

Jamais on ne vit carnage plus grand, non, sur aucun champ de bataille. Des chrétiens ont trouvé la mort dans un fleuve de sang. La troupe de génies infernaux est dans l’allégresse et Cerbère ouvre sa triple gueule.

La droite si puissante de Dieu a protégé Lothaire. Pour lui, son bras a été vainqueur ; il a vaillamment combattu. Si tous les autres avaient combattu ainsi, on eut bientôt vu la concorde revenir.

Mais voici ! De même qu’autrefois Judas a livré le Sauveur, ainsi, ô roi, tes propres généraux t’ont livré à l’épée. Sois prudent pour que le loup qui s’avance n’enlève pas l’agneau.

Fontenay, c’est le nom que les paysans donnent à la source et au village qui ont vu le massacre et la ruine, où a coulé le sang des Francs. Les campagnes en ont horreur, les forêts en ont horreur, les marais en ont horreur.

Que jamais la rosée ni la pluie ne rafraîchissent la prairie où sont tombés ces braves, si savants dans les combats ! Oh ! qu’on pleure longtemps ceux qui viennent ainsi de mourir !

Je l’ai vu s’accomplir ce grand forfait que je décris dans mes vers, moi Angilbert, je l’ai vu, combattant avec les autres. Seul de beaucoup de guerriers, j’ai survécu aux premières lignes de l’armée.

En détournant la tête, j’ai vu le fond de la vallée et la sommet de la montagne, où le roi courageux, Lothaire, pressait ses ennemis et les forçait à la fuite jusqu’au bord du ruisseau.

Du côté de Charles et aussi du côté de Louis, les campagnes étaient blanches, couvertes de vêtements et de longues lignes de morts, comme elles sont blanches en automne quand les oiseaux s’y reposent.

Mais cette bataille n’est pas digne de louanges. Il ne faut pas qu’on la chante en musique. L’Orient et l’Occident, le midi et l’aquilon pleureront ceux qui sont venus là recevoir du hasard le coup de la mort.

Maudit soit ce jour fatal ! Qu’il ne compte plus dans le cercle de l’année ! Qu’il soit rayé de tout souvenir ! Que la clarté du soleil lui manque, et qu’il n’ait point d’aurore à son lever !

Ah ! nuit affreuse, nuit amère, nuit dure, où demeurèrent gisants les forts, expérimentés aux batailles, que pleurent aujourd’hui tant de pères et de mères, tant de frères et de sœurs, tant d’amis ! »

Angelbertus / Angilbert, poème sur la bataille de Fontenoy, IXe siècle