« A la guerre, les fautes n’admettent aucune réparation… » (Végèce)

enseignes1L’appui le plus ferme d’un État, ses éléments de gloire et d’orgueil consistent à posséder un grand nombre de soldats instruits. Ce ne sont pas les costumes resplendissants d’or, d’argent, de pierreries, qui nous concilient le respect ou le suffrage des ennemis; c’est la terreur des armes qui seule les subjugue. Du reste, en d’autres circonstances, comme l’a dit Caton, si une méprise a eu lieu, on peut y remédier avec le temps; à la guerre, les fautes n’admettent aucune réparation ; le châtiment suit immédiatement l’erreur. De deux choses l’une : ou ceux qui ont combattu avec mollesse et inhabilité succombent sur-le-champ; ou bien mis en déroute, ils n’osent plus se mesurer avec le vainqueur.

(Végèce, Art militaire 1/XIII – IVe siècle)

Les Gaulois, caractère et aptitudes militaires, vus de Rome (Strabon, Géographie, IV/IV/2 – Ier siècle)

Gaulois dans l'imagerie du XXIe siècle (série"Rome" et oui, le centurion à droite est un peu perdu)

Gaulois vus au XXIe siècle (série »Rome »; non, pas de plumes, et oui, le Centurion Lucius Vorenus est un peu perdu)

« Tous les peuples appartenant à la race dite gallique ou galatique sont fous de guerre, irritables et prompts à en venir aux mains, du reste simples et point méchants : à la moindre excitation, ils se rassemblent en foule et courent au combat, mais cela ouvertement et sans aucune circonspection, de sorte que la ruse et l’habileté militaires viennent aisément à bout de leurs efforts. On n’a qu’à les provoquer, en effet, quand on veut, où l’on veut et pour le premier prétexte venu, on les trouve toujours prêts à accepter le défi et à braver le danger, sans autre arme même que leur force et leur audace.

D’autre part, si on les prend par la persuasion, ils se laissent amener aisément à faire ce qui est utile, témoin l’application qu’ils montrent aujourd’hui même pour l’étude des lettres et de l’éloquence. Cette force dont nous parlions tout à l’heure tient en partie à la nature physique des Gaulois, qui sont tous des hommes de haute taille, mais elle provient aussi de leur grand nombre. Quant à la facilité avec laquelle ils forment ces rassemblements tumultueux, la cause en est dans leur caractère franc et généreux qui fait qu’ils sentent l’injure de leurs voisins comme la leur propre et s’en indignent avec eux.

Gaulois dans l'imagerie du XIXe siècle

Gaulois vu au XIXe siècle

Aujourd’hui, à vrai dire, que ces peuples, asservis aux Romains, sont tenus de prendre en tout les ordres de leurs maîtres, ils vivent entre eux dans une paix profonde; mais nous pouvons nous représenter ce qu’ils étaient anciennement par ce qu’on raconte des mœurs actuelles des Germains, car, physiquement et politiquement, les deux peuples se ressemblent et peuvent passer pour frères, sans compter qu’ils habitent des contrées limitrophes […].

Les migrations lointaines des Gaulois trouvent leur explication précisément dans cette tendance à procéder toujours tumultuairement et par levées en masse, dans cette habitude, surtout, de se déplacer, eux, leurs familles et leurs biens, dès qu’ils se voyaient attaqués sur leurs terres par un ennemi plus fort. Ajoutons que la même cause a rendu la conquête de la Gaule beaucoup moins difficile pour les Romains que celle de l’Ibérie : la guerre d’lbérie commencée plus tôt finit, on le sait, plus tard, et, dans l’intervalle, les Romains avaient eu le temps de réduire tous les peuples compris entre le Rhin et les monts Pyrénées.

Gaulois

Le Gaulois éternel (XXe siècle, allégorie)

Comme les Gaulois attaquent toujours par grandes masses et avec toutes leurs forces, c’est par grandes masses aussi qu’ils succombaient; les Ibères, au contraire, ménageaient en quelque sorte et morcelaient la guerre, ne combattant jamais tous à la fois, mais par bandes détachées et tantôt sur un point, tantôt sur un autre, à la façon des brigands. Les Gaulois n’en sont pas moins par nature tous d’excellents soldats, supérieurs seulement comme cavaliers à ce qu’ils sont comme fantassins, et, en effet, à l’heure qu’il est, c’est de chez eux que les Romains tirent leur meilleure cavalerie. On remarque aussi qu’ils sont plus belliqueux à proportion qu’ils sont plus avancés vers le Nord et plus voisins de l’Océan. »

La révolte de Spartacus (73 av. JC)

spartacus_lesclave_rebelle_450x673Ce fut vers ce temps-là qu’eut lieu le soulèvement des gladiateurs et le pillage de l’Italie, qu’on nomme aussi la guerre de Spartacus et dont voici l’origine.

Un certain Lentulus Batiatus entretenait à Capoue des gladiateurs, la plupart Gaulois ou Thraces. Étroitement enfermés, quoiqu’ils ne fussent coupables d’aucune mauvaise action, mais par la seule injustice du maître qui les avait achetés, et qui les obligeait malgré eux de combattre, deux cents d’entre eux firent le complot de s’enfuir. Leur projet ayant été découvert, soixante-dix-huit, qui furent avertis, eurent le temps de prévenir la vengeance de leur maître ; ils entrèrent dans la boutique d’un rôtisseur, se saisirent des couperets et des broches et sortirent de la ville. Ils rencontrèrent en chemin des chariots chargés d’armes de gladiateurs, qu’on portait dans une autre ville ; ils les enlevèrent, et, s’en étant armés, ils s’emparèrent d’un lieu fortifié et élurent trois chefs, dont le premier était Spartacus, Thrace de nation, mais de race numide, qui à une grande force de corps et à un courage extraordinaire joignait une prudence et une douceur bien supérieures à sa fortune, et plus dignes d’un Grec que d’un barbare. On raconte que la première fois qu’il fut mené à Rome pour y être vendu on vit, pendant qu’il dormait, un serpent entortillé autour de son visage. Sa femme, de même nation que lui, qui, possédée de l’esprit prophétique de Bacchus, faisait le métier de devineresse, déclara que ce signe annonçait à Spartacus un pouvoir aussi grand que redoutable et dont la fin serait heureuse. Elle était alors avec lui et l’accompagna dans sa fuite.

(Plutarque, Vie de Crassus)

Hannibal Barca (247-183 av. JC), Némésis de Rome

Hannibal, fils d’Hamilcar, n’avait encore que neuf ans, lorsque, au pied des autels, son père lui fit jurer une haine éternelle aux Romains.

HannibalBarcaDès lors, soldat et compagnon d’armes d’Hamilcar, il ne quitta plus le camp paternel. Après la mort d’Hamilcar, cherchant un prétexte de guerre, il attaque Sagonte [219], ville alliée des Romains, et la détruit après six mois de siège. Puis, s’ouvrant une route à travers les Alpes il descend en Italie, où il défait P. Scipion près du Tessin [218], Sempronius Longus sur les bords de la Trébie [218], Flaminius à Trasimène [217], Paul Émile et Varron dans les plaines de Cannes [216]. Il pouvait prendre Rome; mais il se détourna vers la Campanie, dont les délices l’énervèrent. Il vient ensuite camper à trois milles de Rome. Mais des ouragans furieux l’obligent à la retraite. Déconcerté d’abord dans ses plans par Fabius Maximus, puis repoussé par Valerius Flaccus, mis en fuite par Gracchus et par Marcellus, rappelé en Afrique et vaincu par Scipion [202], il se réfugia près d’Antiochus, roi de Syrie, qu’il arma contre les Romains. Après la défaite de ce prince [189], il se retira chez Prusias, roi de Bithynie. Informé là qu’une ambassade romaine demandait, par l’organe de Titus Flamininus qu’il lui fût livré, il prit, pour échapper à ses ennemis, un poison qu’il conservait sous le chaton de sa bague, et mourut de cette manière [183]. Son corps fut déposé, près de Libyssa*, dans un cercueil de pierre, sur lequel on lit encore aujourd’hui cette épitaphe : ICI REPOSE HANNIBAL.

Pseudo-Aurelius Victor, Hommes illustres, 42

* Gebze, en Turquie, où un monument désigne par tradition le lieu supposé de son tombeau

gebze-hannibal-aniti

Ruse, prudence et procrastination : Fabius Maximus le « temporisateur » (IIIe siècle av.JC)

 

Quintus Fabius Maximus Verrucosus Cunctator, cinq fois consul, dictateur de -217

Quintus Fabius, répondit à son fils qui lui conseillait de se saisir d’un poste avantageux, que l’on pouvait emporter au prix de quelques soldats : Veux-tu être l’un de ceux-là ? (Frontin)

Dans la guerre contre Annibal, on parlait désavantageusement de Fabius, parce qu’il évitait d’en venir aux mains. Son fils l’exhortait à se laver de cette tache prétendue. Il fit examiner à son fils chaque partie de l’armée, et lui faisant remarquer les endroits faibles, il lui dit : « Est‑il à propos, à ton avis, de mettre tout au hasard ? Il est rare que toute l’armée combatte, et quelquefois il arrive qu’elle est vaincue par l’endroit où sont les meilleurs soldats. Si l’on veut m’en croire, on n’en viendra point aux mains, on se contentera de suivre les ennemis, de tenir les hauteurs, et de détacher les villes de leurs intérêts. » Ces discours et cette pratique le firent passer dans le temps pour un homme timide, mais quand on eut vu dans la suite que les autres généraux avaient perdu des armées considérables, les Romains eurent recours de nouveau à Fabius et à sa conduite. Il fut fait dictateur, et surnommé Maximus, c’est‑à‑dire, très grand.

Fabius fut surnommé Maximus, c’est‑à‑dire, très grand, et Scipion eut le surnom de grand. Scipion en fut piqué de jalousie, et ne put s’empêcher de dire à Fabius : « On t’appelle très grand pour avoir conservé les troupes, et moi qui ai vaincu Annibal en face, on ne m’appelle que le grand. » Fabius lui répondit : « Si je ne t’avais pas conservé les soldats, tu n’aurais pas eu l’honneur de combattre et de vaincre Annibal. »

Fabius prit par adresse la ville le Tarente, quoique soutenue par Annibal. Il y avait dans l’armée de Fabius un soldat qui était de Tarente. Il avait dans la ville une sœur très belle, dont était amoureux Abrence, à qui Annibal avait confié la garde des murs de Tarente. Fabius, instruit de cette intrigue, envoya le soldat tarentin voir sa sœur. Par le moyen de la maîtresse, le frère se rendit ami du galant, et l’attira dans les intérêts des Romains, jusque‑là qu’Abrence ayant fait ses conditions, enseigna un endroit des murs par où l’attaque serait aisée. Fabius y fit présenter des échelles, monta sur le mur, et prit la ville d’assaut. En cela il fut d’autant plus admiré de tout le monde, qu’il avait employé l’artifice pour vaincre Annibal, qui n’était redevable qu’aux tromperies et qu’à la ruse de la plupart de ses victoires.

Polyen, Ruses de guerre (IIe siècle)

Nouveauté StraTaGèMe : Les grandes batailles de Rome (aux sources de l’Histoire volume 3)

Batailles Rome

« Annibal, jusqu’alors invincible, a échoué, il faut le lui pardonner. Il est des jours où la fortune se plaît à contrarier les conseils des grands hommes ; il en est d’autres où, suivant le proverbe, le brave trouve plus brave que lui : Annibal l’éprouva. » (Polybe, XV, bataille de Zama)

Il n’y a pas d’Histoire sans sources. Tel est le principe qui a modestement donné naissance à cette petite collection, dont voici le troisième volume. Nous vous présentons ici une compilation ordonnée de textes antiques dressant un tableau de plus d’une vingtaine parmi les principales batailles de l’histoire romaine; les grands épisodes militaires de la République et de l’Empire vus au travers des mots et parfois des yeux des Anciens eux-mêmes, César, Tite-Live, Polybe, Plutarque, Appien, Frontin, Dion Cassius, Ammien Marcellin… une petite plongée aux sources de l’Histoire.

– Le lac Regille (v. -496)

– L’Allia (v. -390)

– Héraclée (- 280)

– Asculum (- 279)

– Bénévent (- 275)

– Tunis (- 255)

– La Trébie (- 218)

– Cannes (- 216)

– Le Métaure (- 207)

– Zama (- 202)

– Cynoscéphales (- 197)

– Pydna (- 168)

– Orange (- 105)

– Aix-en-Provence (- 102)

– Verceil (- 101)

– Sabis (- 57)

– Carrhes (- 53)

– Gergovie (- 52)

– Alesia (- 52)

– Pharsale (- 48)

– Actium (- 31)

– Teutobourg (9)

– Lyon (197)

– Strasbourg (357)

– Andrinople (378)

– Champs Catalauniques (451)

Disponible dès aujourd’hui en format Kindle ou à la demande en tout autre format numérique (e-pub, pdf…) : Les grandes batailles de Rome, collection Aux sources de l’Histoire volume 3, 180 pp. ISBN 979-10-92972-03-0

 

Aux sources de l’histoire : le secret des victoires romaines selon Végèce (IVe siècle)

soldats romains« A la guerre, ce qui détermine ordinairement la victoire, c’est moins la quantité d’hommes et la bravoure dénuée d’expérience que l’art développé par l’application. Les moyens qui assurèrent au peuple romain la soumission de l’univers ne sont autres évidemment que la pratique des armes, la science des campements, l’habitude de la guerre. Sans cela, en effet, comment le petit nombre des Romains aurait-il pu tenir contre la multitude des Gaulois ? Comment la petitesse de leur taille aurait-elle défié les formes gigantesques du Germain ? Les Espagnols nous étaient certainement supérieurs et en nombre et en force physique ; nous avons toujours été au-dessous des Africains sous le rapport de la ruse et des richesses ; les Grecs nous ont surpassés en sagesse et en talents ; ceci n’a jamais fait l’ombre d’un doute. Mais devant tous ces obstacles, il a suffi de faire un choix éclairé des recrues; de leur enseigner, pour ainsi dire, la jurisprudence des armes; de les fortifier par des exercices quotidiens; de les initier, sur le terrain de manœuvre à toutes les éventualités présumables des combats et des batailles; d’infliger à la paresse de sévères châtiments. Car le savoir militaire alimente l’audace du soldat; nul n’appréhende d’exécuter ce qu’il est sûr de connaître à fond. Dans les hasards de la guerre, une poignée d’hommes exercés tient la victoire en mains; une masse ignorante et maladroite risque toujours d’être taillée en pièces ».

Végèce, Traité de l’art militaire I/II, IVe siècle.